IMPROCOMPUTAGES ( II ), COMPROVISATIONS, MÉMORESTITUTIONS…

n°18 – Pastel n°65 / mai 2010
SPÉCIAL IMPROVISATION

« L’improvisation ne s’improvise pas. D’où le travail préalable de l’improvisateur ! L’intérêt de l’improvisation n’est nullement une plus grande liberté du musicien par rapport aux contraintes. Être libre, ce n’est pas évoluer sans contraintes, mais évoluer en se considérant responsable des contraintes qu’on a choisies. »
(Brad Mehldau, pianiste de jazz cité dans www.espritsnomades.com)

Scott LaFaro aura été le premier contrebassiste à échapper à la mécanique exclusive du walking bass et à se libérer en s’exprimant dans des solos de basse. C’était à la fin des années 50, et il a d’ailleurs participé au disque Free Jazz d’Ornette Coleman, celui-ci ayant donné au monde de l’improvisation avec ce titre sa dimension totale. S’il y avait une seule contrainte dans le free-jazz, ce serait bien l’écoute. L’écoute et la responsabilité, selon Brad Mehldau.
L’écoute de l’autre, des autres, de ce qu’ils ont à vous proposer, à vous questionner, et la façon dont on leur répond, et vice-versa. Sans l’écoute, l’improvisation se vide de son esthétique, et reste une simple vocifération (ou au mieux un chuchotement) autistique. Rares sont dans ce cas-là ceux qui sont capables de remplacer le « u » par un « r » dans ce mot.
L’improvisation est donc affaire de communication, et pourquoi pas, de lien social.

La communication, oui, même si une des finalités est de reproduire ou de répéter la même chose que son interlocuteur : voir à ce sujet http://omax.ircam.fr.
J’ai déjà parlé de ce logiciel diabolique (OMax de l’ircam) dans ces lignes, éprouvé par Bernard Lubat ; les motifs musicaux sont comparés à des éléments de génome et peuvent aboutir à une recombinaison (en génétique, un enfant est le résultat de la « recombinaison » des génomes respectifs des parents) – le logiciel « clone » véritablement les séquences. Cyrille Marche a assisté à un concert à l’ircam en février 2010 dans le cadre d’un colloque international Comment analyser l’improvisation ? : « Dans la grande salle de diffusion de L’ircam (au 4e sous-sol !) avait été installé un plateau central, un musicien à chaque coin, l’un des côtés étant occupé par le réalisateur informatique. Disposition scénique encourageant la déambulation du public, faisant ainsi varier les angles d’écoute ; des hauts-parleurs étaient placés sur un gril au dessus du périmètre de jeu ainsi qu’aux quatre coins de la salle.
Selon un schéma certainement établi à l’avance, les duos et solos se sont alternés avec des improvisations collectives, et c’est certainement ces dernières qui furent les moins intéressantes du concert, le jeu collectif rendant peu de lisibilité sur l’interaction avec le logiciel. C’est finalement dans les solos et parfois dans la façon dont les comparses réintroduisaient progressivement du collectif que se sont situé les moments forts du concert et que le rôle du manipulateur prenait tout son sens.
Schématiquement, OMax écoute le musicien, extrait des descripteurs, segmente les événements puis génère des improvisations en continu qui sont traitées et diffusées en temps réel.
Le logiciel OMax combine l’interaction en temps réel avec les représentations musicales pour créer un « clone » du jeu vivant du musicien. Utilisant des techniques issues de l’apprentissage automatique et des langages formels, OMax apprend de manière non supervisée à partir d’une source audio ou d’un flux Midi produit par le musicien.On pourrait nommer le processus sous-jacent à cette interaction « réinjection stylistique ». Le musicien est informé en continu par plusieurs sources, formant un feed-back complexe. Il s’écoute jouer, il écoute les autres dans le présent tout en mémorisant des images sonores qui dérivent du présent vers le passé. Ces motifs, combinés à des images encore plus anciennes (répertoire, apprentissage), peuvent revenir en ayant subi plusieurs transformations, dont l’une des plus communes en improvisation : la recombinaison. OMax réinjecte alors des figures musicales issues du passé (immédiat ou à long terme) de la performance sous forme de reconstruction à la fois semblable et innovante, et fournit au musicien des stimuli à la fois familiers et provocants.
Les improvisateurs réagissent en général à leur « clone » d’une manière créative avec un intérêt tout particulier pour un « sujet musical » qui les stimule tout en bouleversant leurs habitudes de jeu, en les poussant à s’adapter à une situation inédite. »


Cyrille Marche est bassiste et a joué notamment avec le saxophoniste et plasticien Yochk’o Seffer (Zao, Magma)… Il dirige de plus en plus son travail autour de domaines très peu explorés par la basse électrique comme la musique contemporaine, l’écriture graphique, l’improvisation libre, la danse, la littérature et la poésie. Il travaille en 2010 sur la  « comprovisation » (on l’aura deviné, une musique composée par écrit et comportant des éléments improvisés), notamment sur John Cage.

Comprovisations

Pour Sandeep Baghwati, compositeur, et aussi présent au colloque de l’ircam, les comprovisations font apparaître des « traditions encapsulées », systèmes de règles cohérentes nouvellement inventées à des fins d’improvisation et qui, tout comme une tradition, servent de générateurs pour des improvisations uniformes au niveau du style. On peut écouter ici de nombreux exemples de comprovisations. Sandeep Baghwati étudie au Canada Research Chair (musicmovementmedia – art – theatretheory – research – agency) la façon dont les barrières entre les différentes formes d’art tombent peu à peu ; il est persuadé que ces barrières sont surannées, et il rapproche notre expérience quotidienne (où il est question de jongler avec mille formes d’expérimentation) de la pratique artistique, et surtout, réfléchit à la manière de rendre cette nouvelle expression accessible à tout un chacun… Merci encore à Cyril Marche pour m’avoir fait connaître ce musicien…

Mémorestitutions

L’emprunt (verbal) au monde de l’informatique des « traditions encapsulées » se retrouve aussi dans le soundpainting (Amalgammes, Surnatural Orchestra, ensemble Anitya…), pratique improvisatoire s’il en est, avec tout simplement le système des « mémoires », mais dans un autre sens : le « chef d’orchestre » (si on peut parler en ces termes d’un groupe de soundpainting) repère arbitrairement des séquences plus ou moins longues d’improvisation collective dirigée, et les transforme en éléments de mémoire (à l’aide de signes spécifiques). Ces mémoires doivent être restituées par les exécutants au bon vouloir du dirigeant. Quand la séquence concerne une nappe, une petite boucle ou une gamme modale, ce n’est pas très compliqué (quoique…), mais quand ça devient une composition spontanée dans la composition… Autant dire qu’ici le travail effectué par les millions de synapses attachés à la mémoire auditive n’a rien à envier à la densité de la nébuleuse Internet elle-même ! C’est pour moi ce qui est le plus intéressant et le plus innovant dans la pratique du soundpainting.
Et si la mémoire était une des clés de l’improvisation ? Dans la vie en général, outre le fait que je ne remette nullement en question notre capacité d’invention ni même d’imagination, l’improvisation fait souvent appel à des situations déjà vécues, et à leur reproduction… Tout se transforme. (Tiens, encore de la génétique ???)




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