LA TRACE ENCHANTÉE

n°23 – Pastel en ligne / mai 2013

music-typewriter
Une fois n’est pas coutume, je vais parler de typographie dans cette Rantèla. Quel rapport avec la musique ? D’abord (si j’étais versé dans le spiritisme) j’invoquerais volontiers l’esprit de Maximilien Vox (dessinateur, graveur, typographe, écrivain…) : « La typographie est un métier ancien et très simple, aussi simple que de jouer du violon, mais guère plus. »
Hormis pour les cultures qui se réclament de et qui fonctionnent par pure oralité, le point de rencontre est bien sûr l’écriture, expression laissée par une trace à un moment donné, qui se transforme tantôt en son, tantôt en discours intelligible.

Voici par exemple un petit film (Comprendre la musique) qui se trouve être un manifeste pour une approche intuitive de la musique (et non analytique) ; mais les réalisateurs allemands du studio Finally nous rapellent qu’au fond, avant d’opérer une critique, il est nécessaire de pouvoir faire le tour de l’objet, entre autres choses par la notation : c’est précisément le propos de ce film brillant, et son prétexte à prouesses d’animation et de 3D :

Norman McLaren, cinéaste d’animation canadien, a passé une grande partie de sa vie à gratter la pellicule, en adéquation avec le son. C’est un grand inventeur : continuateur de l’œuvre d’Émile Cohl ou d’Oskar Fischinger, il « trace » du son sur le support principal du cinéaste de l’époque (la pellicule des années cinquante) ; cet extrait montre ses hand-drawn sounds, avec une présentation des interprétations graphiques du son . Exemple surprenant de la trace sonore… qui rappelle la séquence didactique du film Fantasia de Walt Disney, tourné quelques années auparavant, que Oskar Fischinger, justement, a réalisée sur la Toccata & fugue en ré mineur de J. S. Bach.


Mais son talent fut éclatant dans la chorégraphie des signes, autres traces régénérées et mises en spectacle avec brio : Le Merle, chanson québécoise à accumulation, se préta parfaitement à ce genre d’exercice (1958) :

On pourrait raconter longuement la complicité entre musique et écriture, entre son et graphe ; je suis même persuadé que les maqâms ont un lien direct (ou l’ont eu) avec les différents styles d’écriture arabe : il n’y a rien de scientifique là-dedans, c’est juste un ressenti personnel ;  on pourrait par exemple apprécier telle calligraphie en style Tuluth en écoutant un taxim développé en mode Sikah, ou encore du Nuskhi avec le mode Hijaz puisque ce sont affaires de sentiments… et même si on peut trouver des correspondances de manière capillotractée(1) (telle calligraphie a été élaborée à telle époque dans telle région, donc il est probable que le mode musical dominant dans ce même lieu ait les mêmes connotations…), je suis sûr que des échos résonneraient en chacun de nous qui se prêterait à l’expérience.

Je m’en voudrais de passer à côté d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur, celui de la typographie cinétique : Sebastian Lange a créé ce clip jubilatoire en typo cinétique avec la musique du groupe Forss. Il faut dire que nous goûtons là à la crème de cette discipline(2) : c’est on ne peut mieux réussi, notamment par l’extrême précision qui ferait pâlir de jalousie le moindre horloger suisse. Ce qui au fond n’est pas très étonnant car S. Lange a fait ses études à la Shule für Gestaltung de Bâle…

Pour ceux que la technologie numérique rebute, il existe un phénomène (mais qui va de pair avec cette technologie) qui consiste à l’« imiter » : les très talentueux Bertrand Jamot (photographe) & Philippe Tytgat (graphiste), entreprennent de fabriquer eux-mêmes leur propre typo cinétique « à la main »… Le résultat est un festival de bricolage, un hymne à l’artisanat. Mais ce qui frappe tout de même, c’est cette propension à reproduire analogiquement le numérique (de manière imparfaite, par définition) : ici c’est l’image et la typographie, par le système de la pixillation(3), là ce peut être la musique par le beatbox (ou multivocalisme, l’imitation par la glotte des machines à sons électroniques)… Je le perçois parfois comme une nouvelle esthétique, mais on pourrait très bien comparer ce fait à l’imitation des artefacts qui nous entourent et qui ne date pas d’hier (Les cris de Paris de Clément Janequin ou Cries Of London d’Orlando Gibbons, XVIe siècle) pour arriver à une œuvre élaborée… Quoi qu’il en soit, ici le parti pris rythmique est plus que pertinent, et de plus, le duo se paye le luxe de matérialiser certaines notes de musique…

… Et voilà l’élaboration de la chose :

1. Expression inventée par Pierre Desproges qui signifie tiré par les cheveux. « Un seul verbe vous manque et la phrase s’allonge » (dictionnaire des verbes qui manquent).
2. Depuis quelques années nous assistons à une floraison de petits films qui font s’exprimer la lettre comme elle ne l’a jamais fait auparavant (évoluant dans le temps, lui donnant une élasticité et une dramaturgie inédites), notamment grâce à l’utilisation de logiciels de motion design. Dès lors, la typographie ne pouvait que trouver un partenaire de choix en la personne de la musique…
3. Procédé de cinéma d’animation qui consiste à opérer une prise de vue multiple à l’aide d’un appareil photo (le plus souvent sur pied), de manière à simuler le mouvement… la persistance rétinienne achevant le travail.

 





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