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n°23 – Pastel en ligne / mai 2013

music-typewriter
Une fois n’est pas coutume, je vais parler de typographie dans cette Rantèla. Quel rapport avec la musique ? D’abord (si j’étais versé dans le spiritisme) j’invoquerais volontiers l’esprit de Maximilien Vox (dessinateur, graveur, typographe, écrivain…) : « La typographie est un métier ancien et très simple, aussi simple que de jouer du violon, mais guère plus. »
Hormis pour les cultures qui se réclament de et qui fonctionnent par pure oralité, le point de rencontre est bien sûr l’écriture, expression laissée par une trace à un moment donné, qui se transforme tantôt en son, tantôt en discours intelligible.

Voici par exemple un petit film (Comprendre la musique) qui se trouve être un manifeste pour une approche intuitive de la musique (et non analytique) ; mais les réalisateurs allemands du studio Finally nous rapellent qu’au fond, avant d’opérer une critique, il est nécessaire de pouvoir faire le tour de l’objet, entre autres choses par la notation : c’est précisément le propos de ce film brillant, et son prétexte à prouesses d’animation et de 3D :

Norman McLaren, cinéaste d’animation canadien, a passé une grande partie de sa vie à gratter la pellicule, en adéquation avec le son. C’est un grand inventeur : continuateur de l’œuvre d’Émile Cohl ou d’Oskar Fischinger, il « trace » du son sur le support principal du cinéaste de l’époque (la pellicule des années cinquante) ; cet extrait montre ses hand-drawn sounds, avec une présentation des interprétations graphiques du son . Exemple surprenant de la trace sonore… qui rappelle la séquence didactique du film Fantasia de Walt Disney, tourné quelques années auparavant, que Oskar Fischinger, justement, a réalisée sur la Toccata & fugue en ré mineur de J. S. Bach.


Mais son talent fut éclatant dans la chorégraphie des signes, autres traces régénérées et mises en spectacle avec brio : Le Merle, chanson québécoise à accumulation, se préta parfaitement à ce genre d’exercice (1958) :

On pourrait raconter longuement la complicité entre musique et écriture, entre son et graphe ; je suis même persuadé que les maqâms ont un lien direct (ou l’ont eu) avec les différents styles d’écriture arabe : il n’y a rien de scientifique là-dedans, c’est juste un ressenti personnel ;  on pourrait par exemple apprécier telle calligraphie en style Tuluth en écoutant un taxim développé en mode Sikah, ou encore du Nuskhi avec le mode Hijaz puisque ce sont affaires de sentiments… et même si on peut trouver des correspondances de manière capillotractée(1) (telle calligraphie a été élaborée à telle époque dans telle région, donc il est probable que le mode musical dominant dans ce même lieu ait les mêmes connotations…), je suis sûr que des échos résonneraient en chacun de nous qui se prêterait à l’expérience.

Je m’en voudrais de passer à côté d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur, celui de la typographie cinétique : Sebastian Lange a créé ce clip jubilatoire en typo cinétique avec la musique du groupe Forss. Il faut dire que nous goûtons là à la crème de cette discipline(2) : c’est on ne peut mieux réussi, notamment par l’extrême précision qui ferait pâlir de jalousie le moindre horloger suisse. Ce qui au fond n’est pas très étonnant car S. Lange a fait ses études à la Shule für Gestaltung de Bâle…

Pour ceux que la technologie numérique rebute, il existe un phénomène (mais qui va de pair avec cette technologie) qui consiste à l’« imiter » : les très talentueux Bertrand Jamot (photographe) & Philippe Tytgat (graphiste), entreprennent de fabriquer eux-mêmes leur propre typo cinétique « à la main »… Le résultat est un festival de bricolage, un hymne à l’artisanat. Mais ce qui frappe tout de même, c’est cette propension à reproduire analogiquement le numérique (de manière imparfaite, par définition) : ici c’est l’image et la typographie, par le système de la pixillation(3), là ce peut être la musique par le beatbox (ou multivocalisme, l’imitation par la glotte des machines à sons électroniques)… Je le perçois parfois comme une nouvelle esthétique, mais on pourrait très bien comparer ce fait à l’imitation des artefacts qui nous entourent et qui ne date pas d’hier (Les cris de Paris de Clément Janequin ou Cries Of London d’Orlando Gibbons, XVIe siècle) pour arriver à une œuvre élaborée… Quoi qu’il en soit, ici le parti pris rythmique est plus que pertinent, et de plus, le duo se paye le luxe de matérialiser certaines notes de musique…

… Et voilà l’élaboration de la chose :

1. Expression inventée par Pierre Desproges qui signifie tiré par les cheveux. « Un seul verbe vous manque et la phrase s’allonge » (dictionnaire des verbes qui manquent).
2. Depuis quelques années nous assistons à une floraison de petits films qui font s’exprimer la lettre comme elle ne l’a jamais fait auparavant (évoluant dans le temps, lui donnant une élasticité et une dramaturgie inédites), notamment grâce à l’utilisation de logiciels de motion design. Dès lors, la typographie ne pouvait que trouver un partenaire de choix en la personne de la musique…
3. Procédé de cinéma d’animation qui consiste à opérer une prise de vue multiple à l’aide d’un appareil photo (le plus souvent sur pied), de manière à simuler le mouvement… la persistance rétinienne achevant le travail.

 


n°22 – Pastel en ligne / juillet 2012

Pour cette Rantèla entièrement numérique, et inaugurant une nouvelle série, voici une sélection d’archéologues, de mécaniciens et de transcripteurs…

L’archéologie du son
Archeotronics, « la première émission consacrée à l’archéologie des médias sonores et à leurs manipulations ».
Le son du bébé qui pleure passé au logiciel AutoTune est complètement inédit ! De même que la « fusion » entre la Suite pour Violoncelle n°1, prélude, BWV 1007 de J. S. Bach et le Duo des antiquaires par Jean Poiret & Michel Serrault : il s’agit ici de l’application d’une invention de Roland Moreno (l’inventeur de la carte à puce) appelée Célimène (l’ancêtre de l’AutoTune, donc) : irrésistible…
Archeotronics est l’œuvre d’Alexis Malbert : à l’origine artiste plasticien, il est un talentueux inventeur, chercheur et divulgateur de la planète sonore. Directeur de la publication du magazine Discuts, il nous fait partager quantité de trésors. Une de ses gloires en tant que créateur sonore aura été l’invention de la scratchette (la k7 qui scratche) :
Dans l’un des numéros du magazine en ligne, qui a sa forme en pdf, il est question du found taping (traduisons pour l’instant par l’art de recycler les vieilles cassettes) et l’interview de Harold Schellinx, le pape de la chose, est très intéressante à ce sujet : il révèle qu’aux alentours de 2006-2007 le nombre de cassettes ou de bandes magnétiques trouvées dans la rue a commencé à fortement diminuer ; la mémoire sonore familiale (ainsi que picturale) se garde désormais sur Facebook et autres clouds… raison de plus pour explorer et restituer ces « sons perdus », restaurés, réarrangés et re-montés par Schellinx à la manière du « cut-up »(1) de William Burroughs (apparemment il n’y a pas grand effort à faire, puisque le cut-up en question serait déjà fourni naturellement avec le cadavre de la cassette…).

Cela dit, toute cette mémoire de bandes magnétiques bien tangibles est récupérée, transformée, stockée et répertoriée sur un espace « nuageux » et il y a un dispositif sur cette page qui permet d’écouter les résultats de ces trouvailles en streaming (avec iTunes).

La mécanique du son


L’écriture braille fut inventée au XIXe siècle, comme la musique mécanique. « Il s’agit d’une exploration sonore qui réoriente le texte écrit (qui nous est familier)… Cela se traduit par la musique. L’objectif est de conférer au texte une forme au-delà de la langue écrite et parlée. Le texte a été traduit en braille, qui fonctionne comme une partition, transformée en papier à musique qui alimente la boîte à musique. Le résultat joué dans cette vidéo est la conversation transcrite entre deux concepteurs. » Merci à Geoffrey Dorne qui a déniché cette vidéo… J’aime les télescopages de langages : ils procurent parfois une impression d’infini… comme si tout était encore à réexplorer.
Et en restant dans le même domaine « musique mécanique » mais dans un tout autre registre (virtuel, celui-ci)…

Un jeune designer coréen propose une application pour tablette et pour smartphone : il s’agit ni plus ni moins de créer sa propre musique mécanique à l’aide de son iPad ou de son iPhone…
C’est un fait marquant : de plus en plus, le degré de virtualité qui est atteint dans la création d’applications et de gadgets n’a d’égal que l’attachement à reproduire de la matière palpable à l’extrême, et cet attachement à l’esthétique « rétro » (mais le mot vintage viendrait heureusement au secours d’une langue française si pauvre, selon certains…) déborde de nos pages web. Non seulement l’image reproduite sur ces écrans respire la patine, mais en plus l’application est vendue avec un argumentaire flattant et aiguisant notre mémoire des sons de boîtes à musique, qu’on ne trouve plus que chez les antiquaires.
Bien sûr il y a toujours des savants fous dans ce genre d’exploration : à côté de ses recherches plus complexes, le compositeur autrichien Karlheinz Essl a adapté pour papier à musique un chant de Noël très connu, qu’il prétend transformer en palindrome : il joue d’abord le papier à l’envers (recto-verso), puis en commençant par la fin, puis en commençant par la fin de l’envers, et enfin on a la surprise de reconnaître ce chant à l’endroit :

Puis il en a fait une transcription pour piano-jouet. C’est très intéressant du point de vue de l’approche sonore : c’est comme si l’auditeur savait de quoi il s’agit, mais sans en identifier le sens… j’imagine qu’ont lieu tous les jours dans le monde des phénomènes linguistiques similaires.

La transcription du son
Ce n’est plus très nouveau, mais ce détournement de langage est magnifique : il s’agit d’aller sur le traducteur Google, de copier ce petit texte (qui devient dès lors une partition) : « pv zk bschk pv zk pv bschk zk pv zk bschk pv zk pv bschk zk bschk pv bschk bschk pv kkkkkkkkkk bschk » puis de le coller dans la fenêtre de gauche. En bas à droite de cette fenêtre, il y a l’icône du haut-parleur. Cliquez et écoutez. Il y a ici détournement non seulement de langage mais aussi d’outil (de traduction, en l’occurrence) : les inventions numériques que l’on rencontre un peu partout sur la toile deviennent, souvent malgré elles, des agents de création… Voir aussi l’œuvre de ce pianiste taïwanais… toujours un travail sur le même outil de traduction Google :
Mais finissons en beauté cette Rantèla par Giant Steps de John Coltrane :

C’est la transcription littérale d’un solo de sax ténor de Coltrane ; il suffit de fixer le centre de la vidéo et de se laisser porter (remarquons que le transcripteur a allègrement ignoré le piano avec un certain humour… ce qui néanmoins fournit une bonne respiration à tout ce foisonnement de rythme visuel).

1. Faites vous-même votre cut-up littéraire : collez un texte dans la fenêtre et cliquez sur « Cut It Up »… Il est possible de voir aussi un film sur Ubuweb qui explique les méthodes de couper-coller de Burroughs (le film dure 87mn et est pour l’instant en anglais non sous-titré).


n°21 – Pastel n°68 / octobre 2011

La voix donne lieu à beaucoup d’œuvres musicales, mais il y a des genres peu explorés, comme par exemple la « mélodie du discours ». Certains ont produit des chef d’œuvre comme Different Trains de Steve Reich, où dans l’une des pièces il propose un paysage sonore guidé par la réminiscence du train qu’il était obligé de prendre pour traverser les États-Unis de part en part entre 1939 et 1942 pour voir chacun de ses parents divorcés, sachant que, en tant qu’enfant juif, s’il avait vécu en Europe à la même époque, c’eût été un autre type de train et de destination… La voix est utilisée sous forme de bande magnétique et est superposée à la composition orchestrale.
Dans la même sphère d’explorations, le Québécois René Lussier a créé Le trésor de la langue en 1989. Il s’agit d’une œuvre qu’il définit lui-même comme une « une fresque sonore sculptée dans le vif des mots, ceux de la rue et ceux des archives politiques et folkloriques du Québec ». Il faut savourer particulièrement l’expression C’est ça qu’on va faire !, projetée d’une manière résolue par le syndicaliste Michel Chartrand (bien sûr avec cette prononciation québécoise si caractéristique), samplée et répétée en scansion pour former une sorte de blues rageur, superposé à d’autres discours…
Iris Lancery et Agnès Buffet ont créé le spectacle T’entends ? (mise en scène de Catherine Vaniscotte) où se mêlent voix parlée et instruments, parmi lesquels un tuyau en plastique utilisé comme instrument à embouchure.


L’usage de la voix comme instrument, avec des mots en plus : ça pourrait être la définition du chant, mais non, c’est autre chose. Ça produit une œuvre, mais peut aussi donner lieu à des formes de « thérapies » ou d’expression « utilitaire » : Voix ton corps comme il est beau est un « dispositif de formation complémentaire et adapté à un parcours d’insertion professionnelle » où Iris Lancery (http://irislancery.wordpress.com et http://desvisitesrepetees.wordpress.com/) donne des ateliers d’expression vocale.
Jacques Demierre et Vincent Barras font des performances de poésie sonore. L’un est compositeur, pianiste, et l’autre est à la base historien de la médecine… Ce dernier, non content d’avoir traduit plusieurs livrets de John Cage, travaille entre autres sur des textes qu’il connaît bien, puisque ce sont des traités d’anatomie de l’antiquité grecque… Mais en duo leur recherche sur les publications du linguiste Ferdinand de Saussure est remarquable. Et le résultat, au-delà d’un rendu esthétique certain, se double d’un apport pédagogique sur les sonorités des langues indoeuropéennes analysées initialement par le linguiste.
www.jacquesdemierre.com/poesiesonorea.html.
L’exploration de la richesse immense des sonorités qu’offre la voix est curieusement sous-représentée dans le spectacle vivant. Heureusement les multivocalistes (ce que nous allons finir par appeler human beat box comme tout le monde) rattrapent avantageusement ce train de retard, ou encore des artistes dont la marotte est l’expérimentation : dans ce cas précis, et par définition, l’expérimentateur peut aller très loin…


Anne-Laure Pigache, (www.uneportedansledos.com) phénomène laryngal à elle seule,  reste « à la lisière entre son et sens » (selon ses propres termes). Elle me rappelle par moments la divine Cathy Berberian (dans sa célèbre Stripsody) ou bien, comme Iris Lancery, elle est capable de se lancer dans des épopées langagières où l’intonation prosodique n’a d’égal que le tragi-comique qui en découle. Il suffit d’entendre se répéter assez longtemps les mots « Assedic » ou « Pôle Emploi » pour être d’abord amusé, puis touché-coulé.


n°18 – Pastel n°65 / mai 2010
SPÉCIAL IMPROVISATION

« L’improvisation ne s’improvise pas. D’où le travail préalable de l’improvisateur ! L’intérêt de l’improvisation n’est nullement une plus grande liberté du musicien par rapport aux contraintes. Être libre, ce n’est pas évoluer sans contraintes, mais évoluer en se considérant responsable des contraintes qu’on a choisies. »
(Brad Mehldau, pianiste de jazz cité dans www.espritsnomades.com)

Scott LaFaro aura été le premier contrebassiste à échapper à la mécanique exclusive du walking bass et à se libérer en s’exprimant dans des solos de basse. C’était à la fin des années 50, et il a d’ailleurs participé au disque Free Jazz d’Ornette Coleman, celui-ci ayant donné au monde de l’improvisation avec ce titre sa dimension totale. S’il y avait une seule contrainte dans le free-jazz, ce serait bien l’écoute. L’écoute et la responsabilité, selon Brad Mehldau.
L’écoute de l’autre, des autres, de ce qu’ils ont à vous proposer, à vous questionner, et la façon dont on leur répond, et vice-versa. Sans l’écoute, l’improvisation se vide de son esthétique, et reste une simple vocifération (ou au mieux un chuchotement) autistique. Rares sont dans ce cas-là ceux qui sont capables de remplacer le « u » par un « r » dans ce mot.
L’improvisation est donc affaire de communication, et pourquoi pas, de lien social.

La communication, oui, même si une des finalités est de reproduire ou de répéter la même chose que son interlocuteur : voir à ce sujet http://omax.ircam.fr.
J’ai déjà parlé de ce logiciel diabolique (OMax de l’ircam) dans ces lignes, éprouvé par Bernard Lubat ; les motifs musicaux sont comparés à des éléments de génome et peuvent aboutir à une recombinaison (en génétique, un enfant est le résultat de la « recombinaison » des génomes respectifs des parents) – le logiciel « clone » véritablement les séquences. Cyrille Marche a assisté à un concert à l’ircam en février 2010 dans le cadre d’un colloque international Comment analyser l’improvisation ? : « Dans la grande salle de diffusion de L’ircam (au 4e sous-sol !) avait été installé un plateau central, un musicien à chaque coin, l’un des côtés étant occupé par le réalisateur informatique. Disposition scénique encourageant la déambulation du public, faisant ainsi varier les angles d’écoute ; des hauts-parleurs étaient placés sur un gril au dessus du périmètre de jeu ainsi qu’aux quatre coins de la salle.
Selon un schéma certainement établi à l’avance, les duos et solos se sont alternés avec des improvisations collectives, et c’est certainement ces dernières qui furent les moins intéressantes du concert, le jeu collectif rendant peu de lisibilité sur l’interaction avec le logiciel. C’est finalement dans les solos et parfois dans la façon dont les comparses réintroduisaient progressivement du collectif que se sont situé les moments forts du concert et que le rôle du manipulateur prenait tout son sens.
Schématiquement, OMax écoute le musicien, extrait des descripteurs, segmente les événements puis génère des improvisations en continu qui sont traitées et diffusées en temps réel.
Le logiciel OMax combine l’interaction en temps réel avec les représentations musicales pour créer un « clone » du jeu vivant du musicien. Utilisant des techniques issues de l’apprentissage automatique et des langages formels, OMax apprend de manière non supervisée à partir d’une source audio ou d’un flux Midi produit par le musicien.On pourrait nommer le processus sous-jacent à cette interaction « réinjection stylistique ». Le musicien est informé en continu par plusieurs sources, formant un feed-back complexe. Il s’écoute jouer, il écoute les autres dans le présent tout en mémorisant des images sonores qui dérivent du présent vers le passé. Ces motifs, combinés à des images encore plus anciennes (répertoire, apprentissage), peuvent revenir en ayant subi plusieurs transformations, dont l’une des plus communes en improvisation : la recombinaison. OMax réinjecte alors des figures musicales issues du passé (immédiat ou à long terme) de la performance sous forme de reconstruction à la fois semblable et innovante, et fournit au musicien des stimuli à la fois familiers et provocants.
Les improvisateurs réagissent en général à leur « clone » d’une manière créative avec un intérêt tout particulier pour un « sujet musical » qui les stimule tout en bouleversant leurs habitudes de jeu, en les poussant à s’adapter à une situation inédite. »


Cyrille Marche est bassiste et a joué notamment avec le saxophoniste et plasticien Yochk’o Seffer (Zao, Magma)… Il dirige de plus en plus son travail autour de domaines très peu explorés par la basse électrique comme la musique contemporaine, l’écriture graphique, l’improvisation libre, la danse, la littérature et la poésie. Il travaille en 2010 sur la  « comprovisation » (on l’aura deviné, une musique composée par écrit et comportant des éléments improvisés), notamment sur John Cage.

Comprovisations

Pour Sandeep Baghwati, compositeur, et aussi présent au colloque de l’ircam, les comprovisations font apparaître des « traditions encapsulées », systèmes de règles cohérentes nouvellement inventées à des fins d’improvisation et qui, tout comme une tradition, servent de générateurs pour des improvisations uniformes au niveau du style. On peut écouter ici de nombreux exemples de comprovisations. Sandeep Baghwati étudie au Canada Research Chair (musicmovementmedia – art – theatretheory – research – agency) la façon dont les barrières entre les différentes formes d’art tombent peu à peu ; il est persuadé que ces barrières sont surannées, et il rapproche notre expérience quotidienne (où il est question de jongler avec mille formes d’expérimentation) de la pratique artistique, et surtout, réfléchit à la manière de rendre cette nouvelle expression accessible à tout un chacun… Merci encore à Cyril Marche pour m’avoir fait connaître ce musicien…

Mémorestitutions

L’emprunt (verbal) au monde de l’informatique des « traditions encapsulées » se retrouve aussi dans le soundpainting (Amalgammes, Surnatural Orchestra, ensemble Anitya…), pratique improvisatoire s’il en est, avec tout simplement le système des « mémoires », mais dans un autre sens : le « chef d’orchestre » (si on peut parler en ces termes d’un groupe de soundpainting) repère arbitrairement des séquences plus ou moins longues d’improvisation collective dirigée, et les transforme en éléments de mémoire (à l’aide de signes spécifiques). Ces mémoires doivent être restituées par les exécutants au bon vouloir du dirigeant. Quand la séquence concerne une nappe, une petite boucle ou une gamme modale, ce n’est pas très compliqué (quoique…), mais quand ça devient une composition spontanée dans la composition… Autant dire qu’ici le travail effectué par les millions de synapses attachés à la mémoire auditive n’a rien à envier à la densité de la nébuleuse Internet elle-même ! C’est pour moi ce qui est le plus intéressant et le plus innovant dans la pratique du soundpainting.
Et si la mémoire était une des clés de l’improvisation ? Dans la vie en général, outre le fait que je ne remette nullement en question notre capacité d’invention ni même d’imagination, l’improvisation fait souvent appel à des situations déjà vécues, et à leur reproduction… Tout se transforme. (Tiens, encore de la génétique ???)

n°13 – Pastel n°60 / novembre 2007

Etemenanki est le nom d’une ziggourat de Babylone (en sumérien, « temple de la fondation du ciel et de la terre », possible matérialisation du mythe de la Tour de Babel, selon certains archéologues… « La Confusion des langues » par Gustave Doré Les langages musicaux ancestraux ont le vent en poupe en occident ; il semblerait que la suprématie de l’écrit ait atteint un trop-plein d’arrogance… Bien sûr il est très utile d’écrire la musique, et je ne suis pas le dernier à reconnaitre que c’est un merveilleux outil, mais la colonisation et la centralisation aidant, il semblerait que la libre expression orale ait été bridée au cours du XXe siècle dans les sociétés rurales de façon conséquente (et parfois irréversible) à cause justement de la normalisation de l’écriture. En musique, l’enseignement de l’oussoul vient de la culture turque. Marc Loopuyt en est l’un des plus brillants zélateurs en France, notamment par ses stages. Depuis de nombreuses années il défend cette méthode d’enseignement de la musique orientale, d’ailleurs très souvent en opposition avec ses homologues arabes, qui eux, défendent l’académisme occidental (…?!). Dans la musique classique turque, l’oussoul est un cycle rythmique fondamental qui vient en complément de la mélodie. C’est un système d’éducation remarquable puisqu’il s’appuie sur les modes kinesthésique (on frappe ses genoux avec ses mains pour apprendre des formules rythmiques parfois très complexes), et bien sûr, oral. Usul est la graphie turque, et le mot vient vraisemblablement de l’arabe (Frank Herbert l’a d’ailleurs utilisé — comme beaucoup d’autres mots de la culture arabo-musulmane — dans ses livres pour qualifier un de ses personnages comme « base du pilier » (Frank Herbert, Le Cycle de Dune, Robert Laffont). On ne peut pas mieux nommer le rythme… Il n’y a malheureusement pas encore de matériau sur le net qui parle d’oussoul musical en français. On pourra se consoler en revoyant cet excellent film de Fatih Akin « Crossing the Bridge » (mais la musique de Turquie est tellement plurielle qu’un film ne suffit pas)… Sinon : <http://en.wikipedia.org/wiki/Usul_(music)> (en anglais). On ne peut pas parler des « langages ancestraux » sans évoquer le silbo gomero, langage sifflé de La Gomera (Canaries) : <http://www.vaucanson.org/espagnol/linguistique/lenguas_silbogomero_fran.htm> (en français et en espagnol) ; mais bien qu’il s’appuie sur de la musique, ce n’est pas un langage pour « faire » de la musique mais pour s’exprimer dans la vie quotidienne. Pour la même fonction (mais c’est une langue artificielle récente) il existe le solrésol de l’Albigeois François Sudre (François Sudre a aussi inventé un instrument à vent, le sudrophone) (1787-1864) : <http://www.uniovi.es/solresol/> ou <http://www.omniglot.com/writing/solresol.htm> (en anglais), ou, plus connue, la langue des signes initiée par l’abbé de l’Épée (1712-1789)… Autre langue des signes (retour à la musique), le Soundpainting a été inventé par Walter Thompson (Merci à Ludovic Kierasinski qui m’a fait connaitre le soundpainting ; l’école des musiques vivantes Music’Halle (Toulouse) utilise beaucoup ce langage aux vertus pédagogiques qui ne sont plus à démontrer) dans les années 70 (certainement d’après un langage ancestral…) : <http://www.soundpainting.com&gt; (en anglais). C’est un langage visuel de direction d’orchestre et de composition en temps réel, abouti, très riche (43 gestes de base, plusieurs centaines de signes, une syntaxe simple et parlante…) et très prometteur : on peut arriver avec cet outil à une improvisation structurée des plus surprenantes… Et pas seulement dans la musique : on peut même faire improviser en plaidoirie plusieurs dizaines d’avocats en même temps ou faire sévir une armée de coiffeurs avec cette technique !… j’en veux pour exemple ce morceau de Haydn (« Soundpainting Haydn ») entrecoupé (ou parfois superposé) de figures improvisées dirigées : c’est très comparable à de l’art graphique expérimental (collages, montages, duplications, etc.). En France c’est François Jeanneau, le premier directeur de l’Orchestre National de Jazz, qui semble en être le plus prolifique représentant : voir le site du SPOUMJ (<http://www.umj-asso.com/spoumj.php&gt;) À Toulouse existe depuis quelques années Le Grand Toz, et il faut aussi traquer le tout nouveau SPOOT (SoundPainting Orchestra Of Toulouse)…

ISO 639 / LES BABEL DU NET

n°7 – PASTEL n°54 / septembre 2004

La norme ISO 639 concerne la codification des quelques 7000 langues de la terre sur Internet (y compris les langues artificielles et les langues des signes). Voir à ce sujet un site remarquable : (en anglais)

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http://www.ethnologue.com/web.asp Saviez-vous que le shuadit était un dialecte occitan, appelé aussi judéo-provençal (ou judéo-comtadin), et parlé en Avignon jusqu’en 1977 ?
La politique linguistique française est de plus en plus ambiguë. En 2004 le nombre de places offertes aux CAPES d’occitan et de breton a sérieusement diminué (de 13 à 4 pour l’occitan). Il n’y aura plus de CAPES d’arabe en 2005 (on n’a qu’à interdire purement et simplement de parler l’arabe en France, ce sera plus clair…). Quand donc les décideurs prendront-ils enfin conscience de l’extrême richesse patrimoniale de la diversité des langues, qu’elles soient régionales (ou historiques) ou encore issues de l’immigration ?

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Ceci est un site hébergé par l’Université Laval au Québec (en français) :
http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/ Très complet et très intéressant, notamment par sa bibliographie, il fait part des politiques linguistiques de 270 États ou territoires autonomes répartis dans 171 pays. Où l’on prend connaissance des 39 articles (sur 88) de la Charte Européenne des Langues Minoritaires signés par la France (mais non ratifiés à ce jour), de la loi Toubon, etc. Cependant, nous nous trouvons actuellement à une époque charnière, où les institutions dévoilent (ou « se » dévoilent ?) peu à peu « le patrimoine méconnu et la créativité vivante » des langues minoritaires :
http://www.languesdefrance.com/ (en français) – Le « Portail des Langues de France » est réalisé par Libriszone (un ensemble de librairies spécialisées) et est soutenu par le Ministère de la Culture et par le Centre National du Livre. Il propose un parcours sommaire des langues du territoire (y compris l’Outre-Mer). L’internaute peut en écouter des extraits parlés… ainsi qu’y consulter, évidemment, une abondante bibliographie.

D’autres observatoires existent sur Internet, mais il y a aussi des sites plus « opératifs » :

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http://www.linguapax.org/ est un site soutenu par l’UNESCO (en espagnol, catalan, anglais & français). Il y est question de la diversité linguistique comme vecteur de paix dans le monde. Très dense, ce site regorge de textes à ce sujet, et beaucoup sont des actes de colloques internationaux. Par exemple le manifeste de Tlemcen en 2002 qui prône un « nouvel ordre linguistique international, fondé sur le plurilinguisme » (téléchargeable en version .pdf).

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http://www.terralingua.org/ (en anglais) traite plus généralement de biodiversité. Autre organisation non-gouvernementale, elle est aussi soutenue par l’UNESCO, mais également par le WWF, le National Geographic, et par d’autres organisations ou institutions environnementales nord-américaines. Ses membres parlent de diversité « bioculturelle » : « Les peuples qui perdent leur identité linguistique et culturelle perdent un élément essentiel dans un développement social qui enseigne d’ordinaire le respect de la nature et la compréhension de l’environnement et de son développement. »

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Plus porté sur le domaine politique, le site http://www.eurominority.org/ (en 21 langues), portail des minorités européennes (réalisé en Bretagne), fournit des informations (assez superficielles) sur l’innombrable quantité de nations sans état en Europe, mais cependant renvoie à de nombreux sites mondiaux du même thème, et sur l’actualité européenne concernant les minorités culturelles. Où l’on apprend avec effarement que Jacques Chirac milite pour la reconnaissance culturelle des Amérindiens… A-t-il déjà appris à balayer devant sa porte ?

n°6 – PASTEL n°53 / avril 2004

• Coma disià lo Darry Cowl (quand parla el de tot l’argent qu’a perdut al jòc), dirià ièu que i a maites de sitis intèrnet en occitan que se pòt creire, e mens que se pòt soscar… Lo fenomèna del “vilatge global” tocarià tanben (demest d’autres subjèctes) las lengas minoradas, amb fòrças paginas, mas plan malurosament dins aquelas paginas, n’i a plan que son tròp vielhas (de mai de cinq ans) o encara tròp desenhadas per d’amators. Çaquelà totas las causas cambian pauc a pauc, e aital ara se pòt anar sul malhum en particular amb lo motor Google en occitan : http://www.google.com/intl/oc… Per çò de la grafía, plan de sitis son provençals (perdon : provençaus) e d’aquel biais presentats amb las doas grafías (la de Mistral et la de Perbòsc, amb qualques còps, solament la de Mistral). Se s’escribià coma aquò (de veser http://www.felibrige.com) an’aquesta epòca (sègle XIX), èra per far coneisser una autra lenga romana e la sía literatura als francimands (çaquelà un premi Nòbel !) ; mas uèi se pòt pas mai escriure aital, que enlòc dins lo mond trobaretz pas una lenga que s’escriu d’un biais especial per esser prononciada per de monde que la parlan pas ! (Cal veser tanben http:// http://www.lpl.univ.aix.fr/ guests/ieo/ieo.html)

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Per aquèla causida, val mai se limitar a pauc de sitis, coma http://occitanet.free.fr (en occitan, francès e anglès) : aquel d’aquí es pro complet, que i a de tèmas nombroses (arts, multimedià, torisme, lingüistica (articles del Patric Sauset, que son plan interessants… mas esperam per lèu-lèu lo seu diccionari famós sul oèb…). Malurosament fòrças ligams son anullats…

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http://www.chez.com/lengadoc/ (en òc) : un siti plan fornit, que tracta de literatura, de politica, e generalament de cultura : “320 paginas oèb d’occitan montpelheirenc”…
Per parlar de causas divèrsas, i a una agéncia per l’emplec http://www.emplec.net (en òc), de Pau, e tanben un jòc de ròtle sul tèma dels trobadors ; cal anar sul “siti de Guilhem IX” :
http://www.geocities.com/Athens/7156/ (en òc), que ma’sembla plan documentat sul sègle XIII, mas los jogaires deven s’exprimir en occitan modèrn : òm pòt pas tot aver, cal pas demandar de peras a un píbol…
Qué que ne sià, las basas son pausadas per los tres milions que parlan occitan, mas a despart http://www.oc-tv.net (ont pr’aquò trapi de pècas tecnicas cada còp que vau sus aquel siti), òm espèra mai en 2004 : una expression vertadièra e una cutura de creacion contemporanea occitana sus l’intèrnet…

• Paraphrasant le comédien Darry Cowl (au sujet des sommes d’argent qu’il a perdues au jeu) je pourrais dire qu’il y a plus de sites internet en occitan qu’on ne le croit, et moins qu’on ne le pense… Le phénomène du “village global” touche donc entre autres les langues minoritaires, avec un nombre considérable de pages, mais il est à regretter que beaucoup parmi ces pages en occitan — ou sur la culture occitane — soient vieillies (plus de cinq ans) ou encore trop empreintes d’amateurisme. Mais toutes choses évoluent, et c’est ainsi qu’on peut maintenant accéder au “malhum” (réseau) grâce notamment au moteur Google en occitan :
http://www.google.com/intl/oc/…
À propos de la graphie : beaucoup de sites sont provençaux, et donc présentés avec les deux graphies (mistralienne et normative, parfois avec la seule mistralienne). Si la manière d’écrire de F. Mistral (voir http://www.felibrige.com) a été fort utile en son temps, à savoir faire connaître aux francophones une autre langue romane et sa littérature (un prix Nobel, tout de même !), il est clair qu’aujourd’hui elle n’a plus son sens, car nulle part ailleurs vous ne trouverez une langue qui s’écrit en fonction d’une autre ! (Voir aussi http://www.lpl.univ.aix.fr/guests/ieo/ieo.html).
Pour cette sélection je vais me limiter à un nombre réduit de sites :
http://occitanet.free.fr (en occitan, français et anglais) : celui-ci est assez complet, il concerne de nombreux sujets, des arts au multimédia en passant par le tourisme, et comporte quelques articles très intéressants sur la linguistique, signés Patrick Sauzet (à ce propos, on attend avec impatience la remise en ligne de son précieux dictionnaire !). Malheureusement de nombreux liens sur ce site sont invalides…
http://www.chez.com/lengadoc/ (en occitan) : site très fourni sur la littérature, la politique, la culture en général : “320 pages web d’occitan montpellierain”… Pour la diversité, je mentionnerai une agence occitane pour l’emploi, http://www.emplec.net (en occitan) basée à Pau, et un jeu de rôle sur le thème des troubadours, sur le “site de Guilhem IX” : (http://www.geocities.com/Athens/7156/ (en occitan), apparemment très documenté sur le XIIIe siècle, mais où les joueurs doivent s’exprimer en occitan moderne. On ne peut pas tout avoir non plus, faut pas exagérer…
Quoi qu’il en soit, et les bases étant posées pour les trois millions d’occitanophones, on attend toujours en 2004 (mis à part http://www.oc-tv.net et néanmoins ses petits défauts techniques récurrents) une véritable expression numérique, une vraie création contemporaine occitane sur l’internet…