Archive for the ‘bourdons virtuels’ Category

n°25 – Pastel en ligne / juillet 2014

Il n’est presque plus possible de vivre en ville sans musique. Chaque magasin, chaque restaurant, chaque café a sa musique d’ambiance, même chez le dentiste… et ne parlons pas du métro ou des parkings souterrains, qui lorsqu’ils ne sont pas bloqués sur une radio insupportable, passent de la musique classique (qui commence à Vivaldi et s’arrête à Brahms pour le plus récent), censée apaiser… de quoi ? de la ville ? du stress ? Les compositeurs du XIXe siècle se doutaient-ils qu’aux siècles prochains leurs œuvres serait assimilée à de la thérapie ?
Et puis de nos jours, honnêtement, quelle fête entre amis, quelle crémaillère… ne dispense pas sa musique de fond (quelle qu’elle soit) ? Vraisemblablement depuis une quarantaine d’années il y a eu une translation douce, tacite, d’une pratique sociale vers un remplissage quasi-obligatoire de l’ambiance naturelle en direction de sons choisis, et même répertoriés (playlists en ligne) comme pour conjurer un hypothétique silence provoqué par gênes, embarras ou simplement timidité.
Mais ce phénomène apparemment ne date pas d’hier, car les musiques d’ambiance « commerciales » datent des années trente aux États-Unis (nous verrons ça un peu plus loin).
La musique d’ambiance a-t-elle été créée pour donner l’impulsion de consommation écervelée ? Pas seulement : elle peut procurer un effet relaxant. Et même servir d’auxiliaire à de la thérapie… Nous en trouvons quantité d’exemples sur la toile : elle porte aussi le nom de « musique new-age » (Andreas Vollenweider, Paul Winter, Christopher Franke… et bien d’autres). On pourrait aller jusqu’à l’appellation « lounge » et même « chill out » (il n’y a qu’à taper le mot-clef « lounge » sur SoundCloud : https://soundcloud.com/tags/lounge%20music pour se rendre compte de la production)

La musique new age

Voici une petite sélection (c’est du lourd ! Il n’y en a pas beaucoup mais ça dure longtemps)
En premier, une magnifique soupe (attention, quarante minutes) mitonnée par http://www.meditationrelaxclub.com

Puis un autre velouté de trois heures, avec cette fois du piano solo, agrémenté d’un écoulement d’eau tout du long. Une subtilité technique, qu’on aimerait rencontrer plus souvent : la possibilité d’écouter soit l’instrument seul, soit l’eau seule. Malheureusement je me suis rendu compte que le dispositif fonctionnait quand il voulait…)

Maintenant, huit heures de musique dite relaxante, avec une somme d’instruments pas très accordés… ça peut faire du bien, pourquoi pas ? (personnellement je ne tiens pas une minute). Produit par The Honest Guys (« séance de guérison profonde de l’énergie lumineuse de l’univers. » Toute une histoire !)

Mais au-delà de tout ce foisonnement sonore, la question ne serait-elle pas : « Pourquoi ce type de musique et pas un autre ? » On a vu avec le genre chill out que le rythme est un peu plus soutenu, comme pour accompagner un battement, voire qui amènerait à la danse. On peut croiser ici et là quelques accords dissonants (mais pas trop !), quelques ballades irlandaises, des accents d’Inde d’un Bollywood apaisé ou quelques envolées jazzistiques égarées, sorties de fin de nuit…

Plus scientifiquement, Mental Waves (http://www.mental-waves.com/) produit des enregistrements à visée thérapeutique. Cette entreprise exploite entre autres les sons isochrones (produits à intervalles réguliers, pour stimuler le cerveau aux ondes alpha, bêta, gamma, delta et thêta) et binauraux (le cerveau traite et mélange deux sons à fréquences différentes entendus de l’oreille droite et de l’oreille gauche pour en créer un troisième correspondant à la différence des fréquences des deux sonorités existantes).

… Où l’on découvre que « […] les battements binauraux sont un outil puissant pour la recherche cognitive et neurologique, abordant des questions comme : comment les animaux localisent des sons dans leur environnement tridimensionel et aussi la capacité incroyable d’animaux à pouvoir choisir et se concentrer sur des sons précis lors d’un brouhaha (connu comme l’effet cocktail party). […] »(Gerald Oster, Auditory Beats in the Brain, in Scientific America, 1973) Mais ça reste une entreprise purement commerciale, et aucun échantillon n’est fourni pour se faire ne serait-ce qu’une petite idée…

La musique d’ascenseur

La musique dite « d’ascenseur » a aussi le but d’apaiser, paraît-il… Mais je ne suis jamais allé dans un ascenseur qui passait de la musique. Est-ce que ça existe, au moins ? Voilà un échantillon de DIX HEURES de musique d’ascenseur :

J’ajoute que je ne suis jamais vraiment rassuré dans un ascenseur, quel qu’il soit… Le fait d’entendre une musique telle que celle-là ferait-il en sorte que je panique moins ? En fait il faut en voir l’origine dans les années 1930, où la compagnie Muzak produit quantité de musiques d’ambiance, largement utilisées dans les ascenseurs des gratte-ciels de l’époque… Aujourd’hui Muzak – probablement à cause de l’accent péjoratif dont le nom de l’entreprise était pourvu depuis des années – est devenue Moodmedia : elle propose des échantillons sonores aussi lisses et aseptisés qu’une peau de bébé WASP.

Même le talentueux Brian Eno a composé de la musique pour aéroports… ferait-il partie d’une jet-set musicienne fatiguée d’entendre de la soupe, au point de décider de créer son propre environnement de voyage ? Ça dure six heures :

On trouve même un fond (relaxant ?) sur les didacticiels mis en ligne, le plus souvent concernant des logiciels en open-source. Cet exemple est particulièrement parlant : il s’agit du programme de dessin en 3D Blender, et le fond musical, sans être trop envahissant, est très présent et fait mine de rythmer les indications du tuteur…

Enfin, une révélation : nous ne connaîtrons jamais le silence.

Grâce à John Cage et à son œuvre 4’33’’, nous saurons que le silence est un pur concept humain : voir « Le silence n’existe pas » sur http://pasfaux.com/4-33-le-silence-nexiste-pas

(ici avec l’orchestre symphonique de la BBC)

Cage écrivit dans Les confessions d’un compositeur (1948) que son désir le plus cher était de pouvoir composer un morceau de silence ininterrompu. Ce dernier durera 4 minutes et 33 secondes, qui est la longueur standard de la musique « en boîte » et que son titre sera « une prière silencieuse ». Cage commenta son œuvre : « Elle s’ouvrira avec une idée simple que j’essayerai de rendre aussi séduisante que la couleur, la forme et le parfum d’une fleur. La fin s’approchera de l’imperceptibilité » (extrait du site PasFaux)
Observation typographique malgré moi : sur ce film, la partition (qui se résume au mot « tacet ») est composée en ComicSans, ce qui est à mon sens un clin d’œil… Comme le fait de s’essuyer le front après le premier mouvement trahit le grand sens de l’humour de John Cage.

Quoi qu’il en soit nous n’en avons pas encore fini avec la recherche du son, qu’il soit relaxant, incitatif ou silencieux. Pour ce dernier cas, la leçon de John Cage est immense car elle devrait nous replonger dans le (faux) silence, propice à la réflexion, à la discussion, à l’écoute, simplement… ce qui est un premier jalon de la lutte contre la dictature de ce que j’appelle la musique obligatoire partout et tout le temps…

n°20 – Pastel n°67 / mars 2011
SPÉCIAL bois tourné

Ceci n’est pas un pipe

Les geeks sont omniprésents sur la toile, y compris chez les joueurs de cornemuse. Il faut dire que cet outil inédit qu’est le réseau Internet doit son développement et sa créativité pour beaucoup à d’obscurs génies asociaux et à une poignée d’adolescents solitaires criblés d’acné (je parle des geeks, pas des joueurs de cornemuse) ; ces mêmes individus se retrouvent comme par hasard dans la vaste nébuleuse des jeux-de-rôle-en-ligne-massivement-multijoueurs… et que retrouve-t-on à profusion dans la thématique des jeux de rôle ? L’Heroic Fantasy, la science-fiction, la mythologie celtique… le tout formant une belle soupe fantasmée (rappelons en passant que fantasy signifie « fantasme » et non « fantaisie »…), anachronique et, il faut le dire, joyeusement bordélique.

Universal Piper, comme logiciel qui simule une cornemuse, convient à ce profil si typé… Ses créateurs s’amusèrent un jour de 2009 à échantillonner des cornemuses écossaises (à partir de vrais modèles Henderson – 1921, McDougall – ca 1870/1880, Lawrie – 1924,  et François – 2004), mais aussi des binious kozh et des musettes 23 pouces du Centre-France ; il s’ensuit une expérience nouvelle, celle de recréer, à l’aide d’un chanter-capteur et d’un câble usb (et, tout de même, d’une certaine capacité musicale à taquiner l’animal), la couleur et le grain de l’instrument vintage : www.universal-piper.com (en anglais, mais leur blog attenant est aussi en français) les reloads, les sauvegardes de presets, les tags et les fichiers xml sont le quotidien de ces cornegeekeux. Il existe même une application pour l’iPhone… (mais ce n’est pas vraiment étonnant, car bientôt il sera aussi possible de faire le café avec ce portable). On attend en revanche un échantillonnage de l’aire occitane.

http://fluteirlandaise.free.fr/SWP/rencontre5.html

Ici c’est un endophone ou still wave pipe : contrairement aux autres cornemuses virtuelles, cet instrument électroacoustique produit ses propres sons, et est donc comparable à une guitare électrique. En 2010 son inventeur, Christophe Hervé, ancien étudiant en génie des matériaux et en mécanique (et gendarme, pour la petite histoire), prospectait pour pouvoir commercialiser le futur outil du pipe-hero des années 2020…

Invasion sur la toile

Pour ce qui est de la Summa Cornemusensis, il faut bien sûr aller faire un tour sur l’incontournable Iconographie de la cornemuse en France (depuis 1986) de Jean-Luc Matte : véritable encyclopédie en ligne, elle ne se contente pas de reproduire la représentation gravée ou sculptée des vénérables sacs à tuyaux, mais aussi de magnifiques fac-simile de contredanses du xixe siècle, par exemple, ou plus généralement une typologie des instruments à vent :   http://jeanluc.matte.free.fr ; mais ce site de référence, bien qu’extrêmement fourni, pèche par son âge, vénérable également… la navigation, quoique astucieuse, n’y est pas naturelle et son design mériterait un rajeunissement.
Il existe des tentatives d’équivalent du site de J.-L. Matte, comme celui du piper américain Aron Garceau (du groupe Pryden, Vermont, USA) : http://www.prydein.com/pipes/ (en anglais).

Quant au site néerlandais http://gajdy.web-log.nl il faut signaler que notre boha y est appelée droneless bagpipe (cornemuse sans bourdon) ; mais l’intérêt de ce site est le nombre de pays à cornemuse. La quantité hallucinante de variations de cet instrument m’étonnera toujours. Et en plus, apparemment, on en redécouvre chaque année…

 


D’ailleurs d’après le site http://www.cornemuses.culture.fr/ du mucem (Musée des Civilisations Europe Méditerranée), « La cornemuse est un instrument pluriel. Selon l’endroit où on la trouve, elle n’est jamais la même, et pourtant il s’agit toujours d’une cornemuse, reconnaissable tant par sa forme particulière que par ses sons continus… ». Ce site est un modèle d’information et de pédagogie. Où l’on apprend entre autres qu’il convient de dire « cornemuseur » et non « cornemuseux », tant il est vrai que, finalement, la seule marque de noblesse de cet instrument en Occident réside dans la musette de cour, support d’un vaste répertoire baroque typiquement français3. Et en France on ne plaisante pas avec le langage.
Un autre petit musée virtuel se trouve dans le site de la Fraternelle, http://www.pipeshow.net/musee-virtuel.htm avec notamment une remarquable galerie de photos de soixante cornemuses rassemblées…
Qu’elle vienne de Gascogne, de Suède, de la Mer Noire ou de l’hyper-espace, la cornemuse se porte comme un charme et s’épanouit sur le web. Mais on attend un vrai discours ou un manifeste sur les tempéraments et les différences intrinsèques à l’instrument, ou bien un débat enflammé sur le diapason, par exemple…

n°1 – PASTEL n°48 / novembre 2001

« L’anarchie régnant sur le web est telle que je vous défie de distinguer les bons plans des bidonnages. » (Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, Grasset, 1997)
La “toile” est comme une mégapole, on y trouve le meilleur (de vraies informations, de l’actualité, des documents accessibles au plus grand nombre… et parfois, de véritables bijoux de créativité multimédia) comme le pire (des sites qui vous donnent la déprime et un mal de tête carabiné par leurs choix de mise en page et de couleurs, des erreurs d’informations, des bœugs à n’en plus finir…).La planète “trad”, qui regorge de sites, ne faillit pas à cette généralité. Je ferai grâce au lecteur de la deuxième catégorie.

musictrad.jpg Deux sites français m’ont paru intéressants parmi les plus fédérateurs : http://www.musictrad.org Il s’agit d’un site — apparenté au Centre de Danses & Musiques Traditionnelles d’Île de France — mettant en valeur l’actualité trad en France, par l’intermédiaire des groupes, manifestations… mais le fer de lance de cette entreprise reste le fameux “trad-bottin” qui est censé rassembler le plus possible de groupes de musique traditionnelle en France avec accès notamment à l’aide de mots-clé. C’est là qu’on s’aperçoit à la fin de l’année 2001 qu’il serait grand temps que les musiciens de notre région qui veulent être contactés pour jouer s’inscrivent à un cyberbottin, quel qu’il soit, sinon le public croira par exemple que la boha (nom occitan de la cornemuse gasconne, à anche simple) est une cornemuse celtique. Je n’invente rien : entrez “boha” comme mot-clé et vous tomberez sur un seul groupe qui en utilise une, et breton de surcroit ! Quant aux liens, il s’agit du même symptome : sur Midi-Pyrénées, un seul site de groupe de musique traditionnelle ! (pour la Bretagne, quarante-deux… ça donne le vertige). En revanche si l’idée vous vient d’activer la photo du groupe Nadau présentée en actualité sur la page d’accueil, un lien s’établit avec le site de Joan-Miquèu Espinasse, où la fameuse boha aura son droit de cité. Pour en revenir au site cité, le “forum” est un dépôt de petites annonces actualisées, mais la liste des “publications” se résume à ce jour à trois titres : l’incontournable Trad-Mag, Ethnotempos — qui est aussi une liste de discussion (http://www.egroups.fr/group/ethnotempos) et un site sur les musiques ethniques, du monde, trad, évolutives… (http://www.ifrance.com/ethnotempos) — et (surprise) “le Canard de Barbarie” qui renvoie à un site toulousain spécialisé dans l’orgue de barbarie (http://www.leludion.com). Cela dit, de nombreux autres liens existent et attendent que vous les cliquiez…

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http://www.irma.asso.fr/cimt/ « Le Centre d’information des musiques traditionnelles (CIMT) a été créé en 1992 à l’initiative d’un collectif d’artistes qui souhaitaient disposer, dans le domaine des musiques et danses traditionnelles, d’un outil d’information, de conseil et de valorisation, tant dans le secteur professionnel que pour la pratique amateur. Il s’adresse aux acteurs de toutes les traditions présentes sur notre territoire, qu’elles soient françaises, issues de l’immigration ou de l’expression des cultures populaires ousavantes extra occidentales. » C’est par cette épigraphe que nous accueille Jean-François Dutertre, président du CIMT. Site très instructif, à vocation généraliste, et hébergé par l’IRMA (Informations & Ressources pour les Musiques Actuelles. Pour ceux qui croient encore queles musiques traditionnelles appartiennent au passé, l’IRMA regroupe jazz, rock, chanson, hip-hop, musiques électroniques et musiques traditionnelles…). La “bibliothèque virtuelle” contient une abondante documentation juridique, administrative et professionnelle (constituée soit de liens à des sites gouvernementaux, soit de documents à télécharger sous format .pdf ou word) et musicologique. On trouvera ici par exemple un texte passionnant du même J.-F. Dutertre “Musique traditionnelle & modernité” tiré du colloque “Musique & Politique (Rennes, 1994) ou bien un “lexique des genres et des termes musicaux” très précis et très fourni ; des bibliographies, etc. Il y a aussi un “glossaire d’instruments” qui renvoie pour certains points à des sites spécialisés, et parfois à d’autres glossaires (je pense au site pédagogique très réussi CDrom-musique (http://www.cdrom-musique.com), concocté par Gallimard jeunesse et France Télécom Multimédia sur les instruments du monde).

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Les curieux qui veulent naviguer hors des pays d’Oc et d’Oil peuvent appeler la bibliothèque universitaire de Washington sur leur écran : http://www.lib.washington.edu/music/world.html Ce site renvoie sur une grande quantité de sites internationaux, par exemple un site japonais spécialisé dans la technique du chant diphonique… Bon courage et n’oubliez pas de déconnecter avant d’aller vous coucher.