Archive for the ‘bruiteux, sondiers & bricolos’ Category

n°22 – Pastel en ligne / juillet 2012

Pour cette Rantèla entièrement numérique, et inaugurant une nouvelle série, voici une sélection d’archéologues, de mécaniciens et de transcripteurs…

L’archéologie du son
Archeotronics, « la première émission consacrée à l’archéologie des médias sonores et à leurs manipulations ».
Le son du bébé qui pleure passé au logiciel AutoTune est complètement inédit ! De même que la « fusion » entre la Suite pour Violoncelle n°1, prélude, BWV 1007 de J. S. Bach et le Duo des antiquaires par Jean Poiret & Michel Serrault : il s’agit ici de l’application d’une invention de Roland Moreno (l’inventeur de la carte à puce) appelée Célimène (l’ancêtre de l’AutoTune, donc) : irrésistible…
Archeotronics est l’œuvre d’Alexis Malbert : à l’origine artiste plasticien, il est un talentueux inventeur, chercheur et divulgateur de la planète sonore. Directeur de la publication du magazine Discuts, il nous fait partager quantité de trésors. Une de ses gloires en tant que créateur sonore aura été l’invention de la scratchette (la k7 qui scratche) :
Dans l’un des numéros du magazine en ligne, qui a sa forme en pdf, il est question du found taping (traduisons pour l’instant par l’art de recycler les vieilles cassettes) et l’interview de Harold Schellinx, le pape de la chose, est très intéressante à ce sujet : il révèle qu’aux alentours de 2006-2007 le nombre de cassettes ou de bandes magnétiques trouvées dans la rue a commencé à fortement diminuer ; la mémoire sonore familiale (ainsi que picturale) se garde désormais sur Facebook et autres clouds… raison de plus pour explorer et restituer ces « sons perdus », restaurés, réarrangés et re-montés par Schellinx à la manière du « cut-up »(1) de William Burroughs (apparemment il n’y a pas grand effort à faire, puisque le cut-up en question serait déjà fourni naturellement avec le cadavre de la cassette…).

Cela dit, toute cette mémoire de bandes magnétiques bien tangibles est récupérée, transformée, stockée et répertoriée sur un espace « nuageux » et il y a un dispositif sur cette page qui permet d’écouter les résultats de ces trouvailles en streaming (avec iTunes).

La mécanique du son


L’écriture braille fut inventée au XIXe siècle, comme la musique mécanique. « Il s’agit d’une exploration sonore qui réoriente le texte écrit (qui nous est familier)… Cela se traduit par la musique. L’objectif est de conférer au texte une forme au-delà de la langue écrite et parlée. Le texte a été traduit en braille, qui fonctionne comme une partition, transformée en papier à musique qui alimente la boîte à musique. Le résultat joué dans cette vidéo est la conversation transcrite entre deux concepteurs. » Merci à Geoffrey Dorne qui a déniché cette vidéo… J’aime les télescopages de langages : ils procurent parfois une impression d’infini… comme si tout était encore à réexplorer.
Et en restant dans le même domaine « musique mécanique » mais dans un tout autre registre (virtuel, celui-ci)…

Un jeune designer coréen propose une application pour tablette et pour smartphone : il s’agit ni plus ni moins de créer sa propre musique mécanique à l’aide de son iPad ou de son iPhone…
C’est un fait marquant : de plus en plus, le degré de virtualité qui est atteint dans la création d’applications et de gadgets n’a d’égal que l’attachement à reproduire de la matière palpable à l’extrême, et cet attachement à l’esthétique « rétro » (mais le mot vintage viendrait heureusement au secours d’une langue française si pauvre, selon certains…) déborde de nos pages web. Non seulement l’image reproduite sur ces écrans respire la patine, mais en plus l’application est vendue avec un argumentaire flattant et aiguisant notre mémoire des sons de boîtes à musique, qu’on ne trouve plus que chez les antiquaires.
Bien sûr il y a toujours des savants fous dans ce genre d’exploration : à côté de ses recherches plus complexes, le compositeur autrichien Karlheinz Essl a adapté pour papier à musique un chant de Noël très connu, qu’il prétend transformer en palindrome : il joue d’abord le papier à l’envers (recto-verso), puis en commençant par la fin, puis en commençant par la fin de l’envers, et enfin on a la surprise de reconnaître ce chant à l’endroit :

Puis il en a fait une transcription pour piano-jouet. C’est très intéressant du point de vue de l’approche sonore : c’est comme si l’auditeur savait de quoi il s’agit, mais sans en identifier le sens… j’imagine qu’ont lieu tous les jours dans le monde des phénomènes linguistiques similaires.

La transcription du son
Ce n’est plus très nouveau, mais ce détournement de langage est magnifique : il s’agit d’aller sur le traducteur Google, de copier ce petit texte (qui devient dès lors une partition) : « pv zk bschk pv zk pv bschk zk pv zk bschk pv zk pv bschk zk bschk pv bschk bschk pv kkkkkkkkkk bschk » puis de le coller dans la fenêtre de gauche. En bas à droite de cette fenêtre, il y a l’icône du haut-parleur. Cliquez et écoutez. Il y a ici détournement non seulement de langage mais aussi d’outil (de traduction, en l’occurrence) : les inventions numériques que l’on rencontre un peu partout sur la toile deviennent, souvent malgré elles, des agents de création… Voir aussi l’œuvre de ce pianiste taïwanais… toujours un travail sur le même outil de traduction Google :
Mais finissons en beauté cette Rantèla par Giant Steps de John Coltrane :

C’est la transcription littérale d’un solo de sax ténor de Coltrane ; il suffit de fixer le centre de la vidéo et de se laisser porter (remarquons que le transcripteur a allègrement ignoré le piano avec un certain humour… ce qui néanmoins fournit une bonne respiration à tout ce foisonnement de rythme visuel).

1. Faites vous-même votre cut-up littéraire : collez un texte dans la fenêtre et cliquez sur « Cut It Up »… Il est possible de voir aussi un film sur Ubuweb qui explique les méthodes de couper-coller de Burroughs (le film dure 87mn et est pour l’instant en anglais non sous-titré).


n°19 – Pastel n°66 / novembre 2010

À partir de la Renaissance, l’exigence de plus en plus vivace d’une musique académique a relégué au grenier vièles à archet autoconstruites et autres chalémies et cornemuses aux sons sulfureux… la lutherie en Occident est devenue affaire de spécialistes du tempérament égal. On savait que le monde des musiques traditionnelles, quant à lui, oral par essence, se stimulait notamment par la construction d’instruments… et si on considère que la tradition est un développement (au pire une continuité « adaptée », ce qui revient finalement au même), la calebasse devient bidon d’huile, le boyau corde à linge et, grâce à Alain Cadeillan, la branche de buis tournée balai en PVC. Il inventa en effet au début des années 80 le polyvinyledechlorurophone (sorte de clarinette basse démocratique) ; il sévit plus que jamais aujourd’hui, et on peut croiser son chemin entre autres sur la Ligue des Utopistes Non Alignés.

La Toile est devenue riche, très riche de recyclages, prises de conscience et anti-jetables de toutes catégories depuis quelques années, où il est admis par tout un chacun qu’il est urgent de ne plus gaspiller et de consommer « intelligent ».
Et le son fait partie du lot : la palette des bruits dont nous disposons aujourd’hui était déjà annoncée dans L’Art des bruits de Luigi Russolo au début du xxe siècle. À nous de la restituer non seulement avec l’économie de moyens qu’impose l’environnement naturel (par exemple Jean-Pierre Lafitte s’y emploie très bien depuis longtemps) mais aussi – et ce plus que jamais – par le génie ravageur et l’humour bricoleur (force est de constater que les deux font toujours bon ménage dans ce domaine…) de certains musiciens.
Max Vandervorst a même publié un ouvrage (Nouvelles lutheries sauvages), plus spécifique que celui de G. Nicollet et V. Brunot, Les chercheurs de sons, qui fait une tentative de recensement des doux dingues. Et bien sûr n’allez pas dire qu’un DJ ne fait pas de la musique… Alain de Filippis propose avec son DJ Archaik et ses samples sur Teppaz et gramophones une esthétique steampunk très jubilatoire…

Mais ces néo-luthiers ont aussi des besoins : http://windworld.com est un ensemble de « ressources pour la fabrication d’instruments inhabituels »… Très varié : on y retrouve notamment Reed Ghazala, déjà évoqué ici-même en tant que « bruiticien » et quelques réalisations surprenantes (arbres à huit cents cordes, tuyaux striés harmoniques, sirènes d’alarme musicales…), des éléments de construction à commander en ligne…
Enfin, je recommande ce blog très complet : http://chercheursdesons.hautetfort.com (« lutherie expérimentale ») qui par ses nombreux liens est une somme dans ce domaine. Franchement, prévoir du temps : à part quelques-uns qui sont brisés ou hors d’actualité, ces liens sont tous aussi passionnants les uns que les autres.

n°8 – PASTEL n°55 / avril 2005

Si les langues du monde ont droit de cité sur le net, les différents systèmes de penser la musique existent tout autant, et le nombre de sites traitant du sujet est proche de l’infini (j’exagère à peine). J’ai choisi de parler d’un site francophone — auquel beaucoup d’autres sont liés — très complet sur la question ; il s’agit du site de Jean-Pierre Poulin, “la petite encyclopédie des échelles et des modes”.

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http://www.jeanpierrepoulin.com/
Très documenté, parfois indigeste (il faut vraiment s’initier à l’unité de mesure “Bohlen-Pierce”), c’est en fait la vitrine d’un livre-CD publié à compte d’auteur, une manière d’entrer dans le monde des modes. Outre le tempérament égal flanqué de ses deux éternels modes majeur et mineur que nous connaissons bien, il y est fait mention d’autres “manières de voir” le spectre sonore (voir les liens) :

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http://home.tiscali.be/johan.broekaert3/Tuning_French.html (en néerlandais, anglais & français)
Ce site belge didactique initie l’internaute aux différents tempéraments et aux modes qui en découlent. On n’y apprendra pas que Pythagore était le gourou d’une secte mais on y trouvera des éclaircissements sur son tempérament…

http://etiop.free.fr/music.htm :
Ceci est la “rubrique musicale de Laurent Gautier”, autre site intéressant, qui reprend la théorie à zéro : “le tempérament égal n’aurait pas pu voir le jour si le mathématicien Neper n’avait inventé le logarithme en 1614” (…) l’informatique non plus, d’ailleurs…
Jean-Pierre Poulin renvoie à de nombreux liens, même les plus improbables :

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http://bekkoame.ne.jp/~dr.fuk/ (en japonais, anglais & français)
…ou comment on traduit de la musique en protéines, soit pour inhiber, soit pour exciter les plantes… une alternative bienvenue à l’utilisation de traitements chimiques et aux plantes transgéniques. Il n’y a malheureusement pas d’extrait à écouter…

armodue.jpg

http://www.armodue.com (en italien)
Mais si vous voulez voyager au pays des microtons, je vous recommande l’écoute, dans le site Armodue, d’une guitare et d’un synthé à l’octave hexadécaphonique (divisée en 16 parties égales). C’est surprenant au début, puis peu à peu on se prend au jeu. Mais le problème reste toujours de faire coïncider pusieurs notes avec ce genre de tempérament. Une nouvelle oreille est nécessaire car ces facteurs d’instruments nous offrent de nouvelles expériences ; ils sont peut-être en avance sur leur temps, mais le fait de s’obstiner sur une division égale d’octave, qu”elle soit de 12 ou de 16, limite tout de même à un type de répertoire (ici, assez “new age”, il faut dire).

winchester.jpg

http://web.mit.edu/randy/www/Music/comets.html (en anglais)
Cependant quand on s’amuse à partager l’octave successivement en 16, 7, 8, 10, 15 ou 22 tons égaux sur cette page du Massachusetts Institute of Technology, il faut s’attendre à des résultats quelque peu extra-terrestres. De plus ces démos sont “salies” par des effets de phaser pour “embrouiller” notre oreille avec des harmoniques… Mais quel instrument mieux que le synthétiseur, avec une banque de sons quasiment illimitée, peut-il répondre de manière adéquate à cette nouvelle manière de diviser le spectre ?