Archive for the ‘l’âge électronique’ Category

n°25 – Pastel en ligne / juillet 2014

Il n’est presque plus possible de vivre en ville sans musique. Chaque magasin, chaque restaurant, chaque café a sa musique d’ambiance, même chez le dentiste… et ne parlons pas du métro ou des parkings souterrains, qui lorsqu’ils ne sont pas bloqués sur une radio insupportable, passent de la musique classique (qui commence à Vivaldi et s’arrête à Brahms pour le plus récent), censée apaiser… de quoi ? de la ville ? du stress ? Les compositeurs du XIXe siècle se doutaient-ils qu’aux siècles prochains leurs œuvres serait assimilée à de la thérapie ?
Et puis de nos jours, honnêtement, quelle fête entre amis, quelle crémaillère… ne dispense pas sa musique de fond (quelle qu’elle soit) ? Vraisemblablement depuis une quarantaine d’années il y a eu une translation douce, tacite, d’une pratique sociale vers un remplissage quasi-obligatoire de l’ambiance naturelle en direction de sons choisis, et même répertoriés (playlists en ligne) comme pour conjurer un hypothétique silence provoqué par gênes, embarras ou simplement timidité.
Mais ce phénomène apparemment ne date pas d’hier, car les musiques d’ambiance « commerciales » datent des années trente aux États-Unis (nous verrons ça un peu plus loin).
La musique d’ambiance a-t-elle été créée pour donner l’impulsion de consommation écervelée ? Pas seulement : elle peut procurer un effet relaxant. Et même servir d’auxiliaire à de la thérapie… Nous en trouvons quantité d’exemples sur la toile : elle porte aussi le nom de « musique new-age » (Andreas Vollenweider, Paul Winter, Christopher Franke… et bien d’autres). On pourrait aller jusqu’à l’appellation « lounge » et même « chill out » (il n’y a qu’à taper le mot-clef « lounge » sur SoundCloud : https://soundcloud.com/tags/lounge%20music pour se rendre compte de la production)

La musique new age

Voici une petite sélection (c’est du lourd ! Il n’y en a pas beaucoup mais ça dure longtemps)
En premier, une magnifique soupe (attention, quarante minutes) mitonnée par http://www.meditationrelaxclub.com

Puis un autre velouté de trois heures, avec cette fois du piano solo, agrémenté d’un écoulement d’eau tout du long. Une subtilité technique, qu’on aimerait rencontrer plus souvent : la possibilité d’écouter soit l’instrument seul, soit l’eau seule. Malheureusement je me suis rendu compte que le dispositif fonctionnait quand il voulait…)

Maintenant, huit heures de musique dite relaxante, avec une somme d’instruments pas très accordés… ça peut faire du bien, pourquoi pas ? (personnellement je ne tiens pas une minute). Produit par The Honest Guys (« séance de guérison profonde de l’énergie lumineuse de l’univers. » Toute une histoire !)

Mais au-delà de tout ce foisonnement sonore, la question ne serait-elle pas : « Pourquoi ce type de musique et pas un autre ? » On a vu avec le genre chill out que le rythme est un peu plus soutenu, comme pour accompagner un battement, voire qui amènerait à la danse. On peut croiser ici et là quelques accords dissonants (mais pas trop !), quelques ballades irlandaises, des accents d’Inde d’un Bollywood apaisé ou quelques envolées jazzistiques égarées, sorties de fin de nuit…

Plus scientifiquement, Mental Waves (http://www.mental-waves.com/) produit des enregistrements à visée thérapeutique. Cette entreprise exploite entre autres les sons isochrones (produits à intervalles réguliers, pour stimuler le cerveau aux ondes alpha, bêta, gamma, delta et thêta) et binauraux (le cerveau traite et mélange deux sons à fréquences différentes entendus de l’oreille droite et de l’oreille gauche pour en créer un troisième correspondant à la différence des fréquences des deux sonorités existantes).

… Où l’on découvre que « […] les battements binauraux sont un outil puissant pour la recherche cognitive et neurologique, abordant des questions comme : comment les animaux localisent des sons dans leur environnement tridimensionel et aussi la capacité incroyable d’animaux à pouvoir choisir et se concentrer sur des sons précis lors d’un brouhaha (connu comme l’effet cocktail party). […] »(Gerald Oster, Auditory Beats in the Brain, in Scientific America, 1973) Mais ça reste une entreprise purement commerciale, et aucun échantillon n’est fourni pour se faire ne serait-ce qu’une petite idée…

La musique d’ascenseur

La musique dite « d’ascenseur » a aussi le but d’apaiser, paraît-il… Mais je ne suis jamais allé dans un ascenseur qui passait de la musique. Est-ce que ça existe, au moins ? Voilà un échantillon de DIX HEURES de musique d’ascenseur :

J’ajoute que je ne suis jamais vraiment rassuré dans un ascenseur, quel qu’il soit… Le fait d’entendre une musique telle que celle-là ferait-il en sorte que je panique moins ? En fait il faut en voir l’origine dans les années 1930, où la compagnie Muzak produit quantité de musiques d’ambiance, largement utilisées dans les ascenseurs des gratte-ciels de l’époque… Aujourd’hui Muzak – probablement à cause de l’accent péjoratif dont le nom de l’entreprise était pourvu depuis des années – est devenue Moodmedia : elle propose des échantillons sonores aussi lisses et aseptisés qu’une peau de bébé WASP.

Même le talentueux Brian Eno a composé de la musique pour aéroports… ferait-il partie d’une jet-set musicienne fatiguée d’entendre de la soupe, au point de décider de créer son propre environnement de voyage ? Ça dure six heures :

On trouve même un fond (relaxant ?) sur les didacticiels mis en ligne, le plus souvent concernant des logiciels en open-source. Cet exemple est particulièrement parlant : il s’agit du programme de dessin en 3D Blender, et le fond musical, sans être trop envahissant, est très présent et fait mine de rythmer les indications du tuteur…

Enfin, une révélation : nous ne connaîtrons jamais le silence.

Grâce à John Cage et à son œuvre 4’33’’, nous saurons que le silence est un pur concept humain : voir « Le silence n’existe pas » sur http://pasfaux.com/4-33-le-silence-nexiste-pas

(ici avec l’orchestre symphonique de la BBC)

Cage écrivit dans Les confessions d’un compositeur (1948) que son désir le plus cher était de pouvoir composer un morceau de silence ininterrompu. Ce dernier durera 4 minutes et 33 secondes, qui est la longueur standard de la musique « en boîte » et que son titre sera « une prière silencieuse ». Cage commenta son œuvre : « Elle s’ouvrira avec une idée simple que j’essayerai de rendre aussi séduisante que la couleur, la forme et le parfum d’une fleur. La fin s’approchera de l’imperceptibilité » (extrait du site PasFaux)
Observation typographique malgré moi : sur ce film, la partition (qui se résume au mot « tacet ») est composée en ComicSans, ce qui est à mon sens un clin d’œil… Comme le fait de s’essuyer le front après le premier mouvement trahit le grand sens de l’humour de John Cage.

Quoi qu’il en soit nous n’en avons pas encore fini avec la recherche du son, qu’il soit relaxant, incitatif ou silencieux. Pour ce dernier cas, la leçon de John Cage est immense car elle devrait nous replonger dans le (faux) silence, propice à la réflexion, à la discussion, à l’écoute, simplement… ce qui est un premier jalon de la lutte contre la dictature de ce que j’appelle la musique obligatoire partout et tout le temps…

n°22 – Pastel en ligne / juillet 2012

Pour cette Rantèla entièrement numérique, et inaugurant une nouvelle série, voici une sélection d’archéologues, de mécaniciens et de transcripteurs…

L’archéologie du son
Archeotronics, « la première émission consacrée à l’archéologie des médias sonores et à leurs manipulations ».
Le son du bébé qui pleure passé au logiciel AutoTune est complètement inédit ! De même que la « fusion » entre la Suite pour Violoncelle n°1, prélude, BWV 1007 de J. S. Bach et le Duo des antiquaires par Jean Poiret & Michel Serrault : il s’agit ici de l’application d’une invention de Roland Moreno (l’inventeur de la carte à puce) appelée Célimène (l’ancêtre de l’AutoTune, donc) : irrésistible…
Archeotronics est l’œuvre d’Alexis Malbert : à l’origine artiste plasticien, il est un talentueux inventeur, chercheur et divulgateur de la planète sonore. Directeur de la publication du magazine Discuts, il nous fait partager quantité de trésors. Une de ses gloires en tant que créateur sonore aura été l’invention de la scratchette (la k7 qui scratche) :
Dans l’un des numéros du magazine en ligne, qui a sa forme en pdf, il est question du found taping (traduisons pour l’instant par l’art de recycler les vieilles cassettes) et l’interview de Harold Schellinx, le pape de la chose, est très intéressante à ce sujet : il révèle qu’aux alentours de 2006-2007 le nombre de cassettes ou de bandes magnétiques trouvées dans la rue a commencé à fortement diminuer ; la mémoire sonore familiale (ainsi que picturale) se garde désormais sur Facebook et autres clouds… raison de plus pour explorer et restituer ces « sons perdus », restaurés, réarrangés et re-montés par Schellinx à la manière du « cut-up »(1) de William Burroughs (apparemment il n’y a pas grand effort à faire, puisque le cut-up en question serait déjà fourni naturellement avec le cadavre de la cassette…).

Cela dit, toute cette mémoire de bandes magnétiques bien tangibles est récupérée, transformée, stockée et répertoriée sur un espace « nuageux » et il y a un dispositif sur cette page qui permet d’écouter les résultats de ces trouvailles en streaming (avec iTunes).

La mécanique du son


L’écriture braille fut inventée au XIXe siècle, comme la musique mécanique. « Il s’agit d’une exploration sonore qui réoriente le texte écrit (qui nous est familier)… Cela se traduit par la musique. L’objectif est de conférer au texte une forme au-delà de la langue écrite et parlée. Le texte a été traduit en braille, qui fonctionne comme une partition, transformée en papier à musique qui alimente la boîte à musique. Le résultat joué dans cette vidéo est la conversation transcrite entre deux concepteurs. » Merci à Geoffrey Dorne qui a déniché cette vidéo… J’aime les télescopages de langages : ils procurent parfois une impression d’infini… comme si tout était encore à réexplorer.
Et en restant dans le même domaine « musique mécanique » mais dans un tout autre registre (virtuel, celui-ci)…

Un jeune designer coréen propose une application pour tablette et pour smartphone : il s’agit ni plus ni moins de créer sa propre musique mécanique à l’aide de son iPad ou de son iPhone…
C’est un fait marquant : de plus en plus, le degré de virtualité qui est atteint dans la création d’applications et de gadgets n’a d’égal que l’attachement à reproduire de la matière palpable à l’extrême, et cet attachement à l’esthétique « rétro » (mais le mot vintage viendrait heureusement au secours d’une langue française si pauvre, selon certains…) déborde de nos pages web. Non seulement l’image reproduite sur ces écrans respire la patine, mais en plus l’application est vendue avec un argumentaire flattant et aiguisant notre mémoire des sons de boîtes à musique, qu’on ne trouve plus que chez les antiquaires.
Bien sûr il y a toujours des savants fous dans ce genre d’exploration : à côté de ses recherches plus complexes, le compositeur autrichien Karlheinz Essl a adapté pour papier à musique un chant de Noël très connu, qu’il prétend transformer en palindrome : il joue d’abord le papier à l’envers (recto-verso), puis en commençant par la fin, puis en commençant par la fin de l’envers, et enfin on a la surprise de reconnaître ce chant à l’endroit :

Puis il en a fait une transcription pour piano-jouet. C’est très intéressant du point de vue de l’approche sonore : c’est comme si l’auditeur savait de quoi il s’agit, mais sans en identifier le sens… j’imagine qu’ont lieu tous les jours dans le monde des phénomènes linguistiques similaires.

La transcription du son
Ce n’est plus très nouveau, mais ce détournement de langage est magnifique : il s’agit d’aller sur le traducteur Google, de copier ce petit texte (qui devient dès lors une partition) : « pv zk bschk pv zk pv bschk zk pv zk bschk pv zk pv bschk zk bschk pv bschk bschk pv kkkkkkkkkk bschk » puis de le coller dans la fenêtre de gauche. En bas à droite de cette fenêtre, il y a l’icône du haut-parleur. Cliquez et écoutez. Il y a ici détournement non seulement de langage mais aussi d’outil (de traduction, en l’occurrence) : les inventions numériques que l’on rencontre un peu partout sur la toile deviennent, souvent malgré elles, des agents de création… Voir aussi l’œuvre de ce pianiste taïwanais… toujours un travail sur le même outil de traduction Google :
Mais finissons en beauté cette Rantèla par Giant Steps de John Coltrane :

C’est la transcription littérale d’un solo de sax ténor de Coltrane ; il suffit de fixer le centre de la vidéo et de se laisser porter (remarquons que le transcripteur a allègrement ignoré le piano avec un certain humour… ce qui néanmoins fournit une bonne respiration à tout ce foisonnement de rythme visuel).

1. Faites vous-même votre cut-up littéraire : collez un texte dans la fenêtre et cliquez sur « Cut It Up »… Il est possible de voir aussi un film sur Ubuweb qui explique les méthodes de couper-coller de Burroughs (le film dure 87mn et est pour l’instant en anglais non sous-titré).


n°20 – Pastel n°67 / mars 2011
SPÉCIAL bois tourné

Ceci n’est pas un pipe

Les geeks sont omniprésents sur la toile, y compris chez les joueurs de cornemuse. Il faut dire que cet outil inédit qu’est le réseau Internet doit son développement et sa créativité pour beaucoup à d’obscurs génies asociaux et à une poignée d’adolescents solitaires criblés d’acné (je parle des geeks, pas des joueurs de cornemuse) ; ces mêmes individus se retrouvent comme par hasard dans la vaste nébuleuse des jeux-de-rôle-en-ligne-massivement-multijoueurs… et que retrouve-t-on à profusion dans la thématique des jeux de rôle ? L’Heroic Fantasy, la science-fiction, la mythologie celtique… le tout formant une belle soupe fantasmée (rappelons en passant que fantasy signifie « fantasme » et non « fantaisie »…), anachronique et, il faut le dire, joyeusement bordélique.

Universal Piper, comme logiciel qui simule une cornemuse, convient à ce profil si typé… Ses créateurs s’amusèrent un jour de 2009 à échantillonner des cornemuses écossaises (à partir de vrais modèles Henderson – 1921, McDougall – ca 1870/1880, Lawrie – 1924,  et François – 2004), mais aussi des binious kozh et des musettes 23 pouces du Centre-France ; il s’ensuit une expérience nouvelle, celle de recréer, à l’aide d’un chanter-capteur et d’un câble usb (et, tout de même, d’une certaine capacité musicale à taquiner l’animal), la couleur et le grain de l’instrument vintage : www.universal-piper.com (en anglais, mais leur blog attenant est aussi en français) les reloads, les sauvegardes de presets, les tags et les fichiers xml sont le quotidien de ces cornegeekeux. Il existe même une application pour l’iPhone… (mais ce n’est pas vraiment étonnant, car bientôt il sera aussi possible de faire le café avec ce portable). On attend en revanche un échantillonnage de l’aire occitane.

http://fluteirlandaise.free.fr/SWP/rencontre5.html

Ici c’est un endophone ou still wave pipe : contrairement aux autres cornemuses virtuelles, cet instrument électroacoustique produit ses propres sons, et est donc comparable à une guitare électrique. En 2010 son inventeur, Christophe Hervé, ancien étudiant en génie des matériaux et en mécanique (et gendarme, pour la petite histoire), prospectait pour pouvoir commercialiser le futur outil du pipe-hero des années 2020…

Invasion sur la toile

Pour ce qui est de la Summa Cornemusensis, il faut bien sûr aller faire un tour sur l’incontournable Iconographie de la cornemuse en France (depuis 1986) de Jean-Luc Matte : véritable encyclopédie en ligne, elle ne se contente pas de reproduire la représentation gravée ou sculptée des vénérables sacs à tuyaux, mais aussi de magnifiques fac-simile de contredanses du xixe siècle, par exemple, ou plus généralement une typologie des instruments à vent :   http://jeanluc.matte.free.fr ; mais ce site de référence, bien qu’extrêmement fourni, pèche par son âge, vénérable également… la navigation, quoique astucieuse, n’y est pas naturelle et son design mériterait un rajeunissement.
Il existe des tentatives d’équivalent du site de J.-L. Matte, comme celui du piper américain Aron Garceau (du groupe Pryden, Vermont, USA) : http://www.prydein.com/pipes/ (en anglais).

Quant au site néerlandais http://gajdy.web-log.nl il faut signaler que notre boha y est appelée droneless bagpipe (cornemuse sans bourdon) ; mais l’intérêt de ce site est le nombre de pays à cornemuse. La quantité hallucinante de variations de cet instrument m’étonnera toujours. Et en plus, apparemment, on en redécouvre chaque année…

 


D’ailleurs d’après le site http://www.cornemuses.culture.fr/ du mucem (Musée des Civilisations Europe Méditerranée), « La cornemuse est un instrument pluriel. Selon l’endroit où on la trouve, elle n’est jamais la même, et pourtant il s’agit toujours d’une cornemuse, reconnaissable tant par sa forme particulière que par ses sons continus… ». Ce site est un modèle d’information et de pédagogie. Où l’on apprend entre autres qu’il convient de dire « cornemuseur » et non « cornemuseux », tant il est vrai que, finalement, la seule marque de noblesse de cet instrument en Occident réside dans la musette de cour, support d’un vaste répertoire baroque typiquement français3. Et en France on ne plaisante pas avec le langage.
Un autre petit musée virtuel se trouve dans le site de la Fraternelle, http://www.pipeshow.net/musee-virtuel.htm avec notamment une remarquable galerie de photos de soixante cornemuses rassemblées…
Qu’elle vienne de Gascogne, de Suède, de la Mer Noire ou de l’hyper-espace, la cornemuse se porte comme un charme et s’épanouit sur le web. Mais on attend un vrai discours ou un manifeste sur les tempéraments et les différences intrinsèques à l’instrument, ou bien un débat enflammé sur le diapason, par exemple…

n°18 – Pastel n°65 / mai 2010
SPÉCIAL IMPROVISATION

« L’improvisation ne s’improvise pas. D’où le travail préalable de l’improvisateur ! L’intérêt de l’improvisation n’est nullement une plus grande liberté du musicien par rapport aux contraintes. Être libre, ce n’est pas évoluer sans contraintes, mais évoluer en se considérant responsable des contraintes qu’on a choisies. »
(Brad Mehldau, pianiste de jazz cité dans www.espritsnomades.com)

Scott LaFaro aura été le premier contrebassiste à échapper à la mécanique exclusive du walking bass et à se libérer en s’exprimant dans des solos de basse. C’était à la fin des années 50, et il a d’ailleurs participé au disque Free Jazz d’Ornette Coleman, celui-ci ayant donné au monde de l’improvisation avec ce titre sa dimension totale. S’il y avait une seule contrainte dans le free-jazz, ce serait bien l’écoute. L’écoute et la responsabilité, selon Brad Mehldau.
L’écoute de l’autre, des autres, de ce qu’ils ont à vous proposer, à vous questionner, et la façon dont on leur répond, et vice-versa. Sans l’écoute, l’improvisation se vide de son esthétique, et reste une simple vocifération (ou au mieux un chuchotement) autistique. Rares sont dans ce cas-là ceux qui sont capables de remplacer le « u » par un « r » dans ce mot.
L’improvisation est donc affaire de communication, et pourquoi pas, de lien social.

La communication, oui, même si une des finalités est de reproduire ou de répéter la même chose que son interlocuteur : voir à ce sujet http://omax.ircam.fr.
J’ai déjà parlé de ce logiciel diabolique (OMax de l’ircam) dans ces lignes, éprouvé par Bernard Lubat ; les motifs musicaux sont comparés à des éléments de génome et peuvent aboutir à une recombinaison (en génétique, un enfant est le résultat de la « recombinaison » des génomes respectifs des parents) – le logiciel « clone » véritablement les séquences. Cyrille Marche a assisté à un concert à l’ircam en février 2010 dans le cadre d’un colloque international Comment analyser l’improvisation ? : « Dans la grande salle de diffusion de L’ircam (au 4e sous-sol !) avait été installé un plateau central, un musicien à chaque coin, l’un des côtés étant occupé par le réalisateur informatique. Disposition scénique encourageant la déambulation du public, faisant ainsi varier les angles d’écoute ; des hauts-parleurs étaient placés sur un gril au dessus du périmètre de jeu ainsi qu’aux quatre coins de la salle.
Selon un schéma certainement établi à l’avance, les duos et solos se sont alternés avec des improvisations collectives, et c’est certainement ces dernières qui furent les moins intéressantes du concert, le jeu collectif rendant peu de lisibilité sur l’interaction avec le logiciel. C’est finalement dans les solos et parfois dans la façon dont les comparses réintroduisaient progressivement du collectif que se sont situé les moments forts du concert et que le rôle du manipulateur prenait tout son sens.
Schématiquement, OMax écoute le musicien, extrait des descripteurs, segmente les événements puis génère des improvisations en continu qui sont traitées et diffusées en temps réel.
Le logiciel OMax combine l’interaction en temps réel avec les représentations musicales pour créer un « clone » du jeu vivant du musicien. Utilisant des techniques issues de l’apprentissage automatique et des langages formels, OMax apprend de manière non supervisée à partir d’une source audio ou d’un flux Midi produit par le musicien.On pourrait nommer le processus sous-jacent à cette interaction « réinjection stylistique ». Le musicien est informé en continu par plusieurs sources, formant un feed-back complexe. Il s’écoute jouer, il écoute les autres dans le présent tout en mémorisant des images sonores qui dérivent du présent vers le passé. Ces motifs, combinés à des images encore plus anciennes (répertoire, apprentissage), peuvent revenir en ayant subi plusieurs transformations, dont l’une des plus communes en improvisation : la recombinaison. OMax réinjecte alors des figures musicales issues du passé (immédiat ou à long terme) de la performance sous forme de reconstruction à la fois semblable et innovante, et fournit au musicien des stimuli à la fois familiers et provocants.
Les improvisateurs réagissent en général à leur « clone » d’une manière créative avec un intérêt tout particulier pour un « sujet musical » qui les stimule tout en bouleversant leurs habitudes de jeu, en les poussant à s’adapter à une situation inédite. »


Cyrille Marche est bassiste et a joué notamment avec le saxophoniste et plasticien Yochk’o Seffer (Zao, Magma)… Il dirige de plus en plus son travail autour de domaines très peu explorés par la basse électrique comme la musique contemporaine, l’écriture graphique, l’improvisation libre, la danse, la littérature et la poésie. Il travaille en 2010 sur la  « comprovisation » (on l’aura deviné, une musique composée par écrit et comportant des éléments improvisés), notamment sur John Cage.

Comprovisations

Pour Sandeep Baghwati, compositeur, et aussi présent au colloque de l’ircam, les comprovisations font apparaître des « traditions encapsulées », systèmes de règles cohérentes nouvellement inventées à des fins d’improvisation et qui, tout comme une tradition, servent de générateurs pour des improvisations uniformes au niveau du style. On peut écouter ici de nombreux exemples de comprovisations. Sandeep Baghwati étudie au Canada Research Chair (musicmovementmedia – art – theatretheory – research – agency) la façon dont les barrières entre les différentes formes d’art tombent peu à peu ; il est persuadé que ces barrières sont surannées, et il rapproche notre expérience quotidienne (où il est question de jongler avec mille formes d’expérimentation) de la pratique artistique, et surtout, réfléchit à la manière de rendre cette nouvelle expression accessible à tout un chacun… Merci encore à Cyril Marche pour m’avoir fait connaître ce musicien…

Mémorestitutions

L’emprunt (verbal) au monde de l’informatique des « traditions encapsulées » se retrouve aussi dans le soundpainting (Amalgammes, Surnatural Orchestra, ensemble Anitya…), pratique improvisatoire s’il en est, avec tout simplement le système des « mémoires », mais dans un autre sens : le « chef d’orchestre » (si on peut parler en ces termes d’un groupe de soundpainting) repère arbitrairement des séquences plus ou moins longues d’improvisation collective dirigée, et les transforme en éléments de mémoire (à l’aide de signes spécifiques). Ces mémoires doivent être restituées par les exécutants au bon vouloir du dirigeant. Quand la séquence concerne une nappe, une petite boucle ou une gamme modale, ce n’est pas très compliqué (quoique…), mais quand ça devient une composition spontanée dans la composition… Autant dire qu’ici le travail effectué par les millions de synapses attachés à la mémoire auditive n’a rien à envier à la densité de la nébuleuse Internet elle-même ! C’est pour moi ce qui est le plus intéressant et le plus innovant dans la pratique du soundpainting.
Et si la mémoire était une des clés de l’improvisation ? Dans la vie en général, outre le fait que je ne remette nullement en question notre capacité d’invention ni même d’imagination, l’improvisation fait souvent appel à des situations déjà vécues, et à leur reproduction… Tout se transforme. (Tiens, encore de la génétique ???)

n°15 – Pastel n°62 / novembre 2008

Peut-on encore dissocier les arts plastiques de la musique? Pas si sûr… Duchamp (et le mouvement Dada) au début du siècle dernier aura plongé pour longtemps l’objet d’art dans l’azote liquide du questionnement sans fin…

Sur Toulouse, deux plasticiens sont remarquables pour leurs machines célibataires (des dispositifs sonores pour la
plupart). Il s’agit d’Arno Fabre et de Pol Pérez. Outre leur prénom orthographié en phonétique, ils ont en commun un réel talent de constructeur (à quinze ans Pol Pérez créait des synthétiseurs) doublé d’une capacité à fouiller le son dans tous les sens… Pérez crée en 2008 une machine (Mariona) mise au point notamment avec des écoliers de Nantes : sur ce lien il est intéressant de consulter le Carnet de bord qui raconte les étapes successives du travail avec les enfants.

mariona

Mariona serait-elle un avatar de Nastasia Chemico ? (voir soxprod)

Arno Fabre a une formation de tailleur de pierre et de photographe… Son goût de la perfection fait que le visiteur est vraiment fasciné à la rencontre de ses machines (Souliers, Dropper01, Astragale Zénon l’arpenteur, etc.) (arnofabre.free.fr) ;
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il faut dire qu’elles sont très abouties, jusqu’à leur finition et leur mise en espace; et les compositions musicales exécutées par ces dispositifs sont très belles : Dropper01, par exemple, est une magnifique pièce pour gouttes d’eau et récipients (en céramique, en métal…), « machine » inspirée vraisemblablement de l’interprétation qu’a donné Charles Belmont du « pianocktail » dans son adaptation cinématographique de l’Écume des jours… La mécanique des fluides n’emprunte pas trente-six chemins. Quoi qu’il en soit ce sont toutes des œuvres qui confinent à une certaine grâce.

Un autre intérêt remarquable de la fusion homme-machine est lorsque l’improvisation est le moteur de la création : L’improvisation & l’ordinateur ; Il s’agit d’une commande du Ministère de la Recherche passée à la Compagnie Lubat et à l’IRCAM. C’est en quelque sorte le contraire des expériences évoquées précédemment. Là c’est la machine qui compose, à partir de fragments de matériaux humains. Exemple : « Le musicien humain plaque des accords. L’ordinateur génère en retour des gerbes sonores calculées en fonction du nombre de notes et de la durée de ces accords, en utilisant l’algorithme d’autotransposition. » : cette dernière expression (de l’espace !) signifie en gros qu’un logiciel se sert d’un procédé compositionnel « classique » pour improviser lui-même, sur le modèle d’imitations et de transformations…

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Ce site est très bien conçu, il y a un éventail musical et un parcours didactique ; on connait depuis longtemps le souci des compositeurs contemporains d’« expliquer » leurs travaux (« la méconnaissance du contexte d’une œuvre contraint à l’ignorance même de son sens » nous dit Michel Onfray [Antimanuel de philosophie, éd. Bréal, 2007]), et ici le parcours est bien sûr interactif, autant émaillé d’explications de mathématiciens et d’informaticiens (Kurt Gödel, Noam Chomski…) que d’aphorismes à la Lubat (Moi, je fais de la musique content-foraine…) qui servent également à « expliquer » : dans cet exemple il s’agit de comparer les règles de réécriture informatique (qui décrivent les substitutions des musiciens de jazz) aux calembours. CQFD.
Tant que la machine servira à faire de l’art et ne se prendra pas trop au sérieux…

NB : La machine célibataire est un concept de Marcel Duchamp: «L’expression désigne des moteurs incluant l’élément humain, des mécanismes anthropomorphiques et impossibles, conçus comme autant de rouages d’un désir nécessairement irréalisé et solitaire. Dans un éclat de rire parfois désespéré, souvent grinçant, toutes ces constructions parfaitement inutiles (mais pas gratuites) mettent à nu le fond des terreurs contemporaines. Toutes donnent à voir cet érotisme mécanique engendré par les ingénieurs de la civilisation industrielle (…) »

Cécile Bargues (doctorante Université Sorbonne Paris 1 Panthéon), Une histoire à l’envers des machines célibataires in « Le son des rouages», Colloque EHESS / CRAL, École des Hautes Études en Sciences Sociales / Centre de Recherches sur les Arts et le Langage, 2007

n°14 – Pastel n°61 / avril 2008

L’excellent ouvrage de Peter Shapiro « Modulations, une histoire de la musique électronique »(Peter Shapiro, Rob Young, Simon Reynolds, Kodwo Eshun, Modulations : Une histoire de la musique électronique, traduit de l’anglais par Pauline Bruchet et Benjamin Fau, Éditions Allia, Paris, 2004) a pour discours l’exacte simultanéité de l’invention du phonographe et de la musique électronique (outre le caractère audacieux et (peut-être) discutable de la thèse il faut dire que c’est très bien documenté : il y est question par exemple de la première apparition de l’overdrive  au cours de l’enregistrement d’un morceau de country en 1961…). Un extrait sonore est sur http://www.incipitblog.com.
Un pont entre la musique contemporaine et les musiques traditionnelles trouve une évidence dans la vaste sphère des musiques électroniques. Outre une vraie recherche d’ordre esthétique mettant en dialogue les deux domaines (par exemple Jean-François Vrod et le GMEA d’Albi, avec un questionnement incessant sur les ambiances sonores), on peut aisément établir un parallèle social, et même politique, entre ces pratiques.
Si le renouveau des musiques traditionnelles en son temps (on appelait ça « le folk ») a souvent été prétexte à « changer la vie » (récurrence de la thématique soixante-huitarde) par les premiers festivals, les rencontres, le refus du système du show-business, etc., depuis quelques années des communautés fortes s’organisent en raves, la danse (et la transe) est au cœur de l’activité… et il semble que le relai ait été pris par une multitude de militants de l’oreille, activistes du son… aussi bien des performers que des artisans virtuoses du fer à souder…

http://bananar.free.fr

Le site « ana-R » (« association au nom auto-référenciel ») propose, (sous un sigle à la couleur sans dieu ni maître à peine déguisée) des « commandos anti-bruit », une anthologie de bourdons domestiques, un musée d’instruments rares, etc. Il est vrai que l’apparition des musiques électroniques nous fait écouter le monde d’une manière totalement nouvelle : l’initiateur de ce site, Emmanuel Rébus, a même compilé des morceaux « rayés » d’enregistrements sur CD vierges et a appelé ça « Sony l’a fait » ! Ça me rappelle étrangement l’OuLiPo… D’ailleurs il existe « l’Ouvroir de Circuitage Potentiel » (c’était à prévoir…).
Le discours ambiant pour toutes ces nouvelles pratiques populaires tient en une phrase : « Le son est la manifestation physique de la vibration de la matière, et puisque nous sommes environnés de matière, nous sommes plongés dans un bain de sons ». C’est aussi l’introduction à une conférence sur la musique et les mathématiques disponible en mp3 sur http://hypatia.club.fr/lectures.html.

Quant au circuitage lui-même (traduction de l’anglais circuit bending), c’est un détournement d’objets à circuits imprimés (de jouets, le plus souvent, pour leurs dispositifs à synthèse vocale, comme la « Dictée Magique » de Texas Instruments) dans le but de faire de la musique. Le procédé a été trouvé dans les années 70 par Reed Ghazala, artiste multimédia – il a travaillé pour King Crimson, Tom Waits, Peter Gabriel…- et  on peut en trouver des définitions et des démonstrations en ligne sur son site (en anglais) : http://www.anti-theory.com/soundart/circuitbend/


ou sur http://bitcrusher.free.fr Ce site (en français) propose une quantité de démos, des samples libres de droit à télécharger, des didacticiels… (attention ! ne manipuler les objets à détourner qu’avec une tension inférieure à 12V ! – risque d’électrocution)…

Où l’on se rend compte que la « révolution électronique » s’est bien faite en douceur, et non d’un coup : on assiste à un mélange joyeux de pinces coupantes et de cartes mémoire. Le créateur du XXIe siècle aura toujours besoin du va-et-vient entre les systèmes organique et binaire.